Lundi, octobre 3, 2011

CHEMIN DE COMPOSTELLE VOIE D’ARLES

Ca y est, je suis repartie pour marcher, réfléchir, rencontrer des gens et des paysages, seule cette fois. Le temps est radieux, mais plein de fraicheur. Vous allez skier ? me demande l’employé SNCF en regardant mes deux bâtons, souvenirs d’un tonton marcheur disparu.

Le 19/09/2011. ARLES

Ma première marche est pour la visite de la ville classée à l’inventaire de l’UNESCO. Le touriste y confond le Soleiado avec une quelconque toile indienne et achète le souvenir le moins cher : des savonnettes à la lavande artificielle qui embaument la ville. Vivement la campagne. “Va pèlerin, poursuit ta quête. Va sur ton chemin que rien n’arrête. Prends ta part de soleil et de poussière. Le coeur en éveil oubli l’éphémère. Tout y est néant, rien n’est vrai que l’amour. N’attache pas ton coeur à ce qui passe (se passe ?). Ne dit pas j’ai réussi, je suis payé de ma peine. Ne te repose pas dans tes oeuvres, elles vont te juger. Garde en ton coeur la parole. Voilà ton trésor.” Sur ces belles phrases, je vais me coucher chez une adhérente de l’association qui accueille les pèlerins, après un souper de délicieux couscous.

Le 20/09. SAINT GILLES

Premier mot du matin : AIE ! Douleur fulgurante à la hanche gauche. Massage, cachet et je m’élance comme si c’était arrivé au milieu des bois. Voie directe pour plus de sureté, c’est la route. Elle est payante, plus directe (enfin presque car je me suis un peu trompée dans le raccourci pris)  et tranquille. Seul Mistral m’accompagne, me donnant des bourrades, me décoiffant. Ah non, il y a aussi mon ombre qui marche au même pas, derrière, sur le côté ou devant. Elle est moins bavarde que moi qui me règle quelques comptes. Les moustiques aussi me règlent mon compte. Mais ils n’attaquent que mon côté droit ! Allez savoir pourquoi !

Le gîte communal est superbement propre et  j’y serais seule. Propre et reposée, je visite la ville, banlieue de Babel Oued, en achetant de quoi souper et me restaurer durant la journée de demain.

Le 21/09. VAUVERT

Adieu la délicieuse confiture du mûre du gite. Le paysage de Camargue devient moins monotone et Mistral m’a lâchée. Des vergers ont remplacé peu à peu les vignes des costières de Nîmes. Un marcheur me rattrape, me dépasse, et ….me dépasse encore ! Il a fait une erreur de parcours en suivant mal le fléchage rouge et blanc du GR 653 que nous ne devons pas quitter des yeux. Peu rancunier, il m’offre une “mousse” au bar du coin.  Le gite est au château. Mais ce n’est qu’une salle paroissiale immense dans laquelle je dormirais sur un lit de camp en compagnie d’une québécoise fort sympathique. La serrure est arrachée et seul Jésus, sur son affiche qui affirme sa résurrection, nous protège. Ma compagne  ne supporte plus le poids de son sac (11kg : elle est coquette, c’est elle qui le dit) et ses ampoules. Elle empruntera le train demain.

Le 22/09; LUNEL VIEL

J’ai réservé le gite de Gallargues, mais j’y arrive à 10 h 30 après avoir marché d’un bon pas en oubliant ma douleur à l’aide d’un cachet journalier. C’est la faute à un propriétaire qui refuse le passage aux pèlerins. J’ai donc pris une hypoténuse et, sur ma lancée, un raccourci au long d’un canal d’irrigation. Adieu le balisage. Je n’en mène pas large, ne sachant comment se terminera le chemin. Ca passe par-dessus quelques broussailles. La chaleur est tellement montée qu’à 14 H je déclare forfait. N’ayant pas trouvé le terrain de camping de mon étape (des travaux ont bouleversé le décor), je me rabat sur un hôtel deux étoiles en bordure de la nationale 113 trop fréquentée pour que je m’y risque longtemps. Demain, j’emprunterais le bus et le tram pour traverser l’agglomération de Montpellier que je connais déjà et qui est sans intérêt pour mon désir de campagne.

Le 23/09. MONTARNAUD. Comme son nom l’indique, c’est en haut.

Comme d’habitude, je me lève avant l’aube pour partir quand le soleil rosit l’horizon. Je ne suis pas seule : tous les travailleurs sont sur la route. Il me faut près de 2 H pour retrouver le calme et la verdure. A Grabels, je me ravitaille pour la journée et retrouve un vrai chemin qui sent le thym et la menthe.  Le gite du soir est complet mais je n’ai vu personne marcher. Mystère! Je me rabat chez l’habitant et dispose seule d’un grand appartement très frais -appréciable par ces temps de canicule – avec télé au rez-de-chaussée d’une villa. Dommage qu’il soit sale. Cette marche d’approche vers les montagnes aura manque de charme avec sa platitude et la monotonie de son paysage, mais elle était nécessaire à l’entrainement de la marche sur plusieurs jours d’affilé, et à la routine des tâches du matin et du soir (toilette, lessive, organisation des repas, préparation du sac).

Le 24/09. SAINT QUILHEM LE DESERT.

Je marche toujours seule mais aux abords des gorges de l’Hérault, il y a du monde. A cheval sur le parapet qui surplombe les biefs d’eau émeraude, je déguste ma salade piémontaise en lisant sa composition. Pouah ! Du placenta de porc la-dedans ! Un réflexe me fait jeter dans le vide mon déjeuner. Je suis au pain sec et à l’eau. A l’arrivée, le village remarquable est bondé. C’est la fin de semaine et le temps est toujours aussi superbe. Pas une place au café pour prendre ma “mousse” ! et des commerçants peu aimables. Je patiente en m’occupant des cartes postales pour la famille, puis je trouve à giter près de la tour où je rencontre des marcheuses  étrangères et un cycliste de Bordeaux. Il y a là ma québécoise qui fait du tourisme.

Le 25/09. SAINT JEAN DE BLAQUIERE

Je ne pars pas seule. Sur le chemin, il y a une grande saucisse allemande, un couple de filles afrikaners, un couple de savoyards retraités. Chacun choisi son pas pour ces 29 km et les 8OO mètres de dénivelé et on se perd de vue. Le chemin est superbe mais à Arborats, son tracé est modifié. Il ne le faut pas, mais je perd la trace et des chasseurs m’indiquent un raccourci. J’y gagne en temps, mais écope un abat d’eau de 3/4 d’h qui me fait mériter mon titre de pèlerine sous ma cape rouge sortie d’urgence. Au gite, les savoyards arrivés une heure après moi n’ont pas reçu une goutte d’eau. Le cafetier est en congé. Adieu la “mousse”. Qu’à cela ne tienne, le responsable du gite nous offre deux bouteilles de vin de pays de l’Hérault qui ne nous fera pas mal à la tête. On les partage avec un Bernard qui ne fait pas semblant de marcher.

Le 26/09 LODEVE  (Le Belbezet)

La fatigue des montées de ces jours derniers se fait sentir. Les 16 km à faire sont faits lourdement, pour les savoyards aussi, pourtant plus aguerris que moi. A Lodève, ce lundi, les commerces sont fermés, sauf une boulangerie qui propose deux plats. Le patron, Sancho, est un personnage pagnolesque qui arrose la naissance de son troisième petit fils et nous gratifie gracieusement tous les trois de trois miches de pain, de deux verres de vin chacun et de gâteaux avec moultes gestuelles. La poursuite de la marche vers le gite sous un soleil de plomb n’en est pas facilitée ! A l’arrivée, c’est la campagne style baba cool écolo qui nous accueille. Toilettes sèches et décor “artiste”. Nous restons seuls tous les trois, les savoyards et moi.

27/09 BOUSQUET D’ORB

La D 35 rejoint Lunas, une étape possible mais qui nous fait éviter le joli village de Joncels tant vanté par les marcheurs. Tant pis, on ne la quittera pas une f ois atteinte  et même, on avancera jusqu’à Bousquet. Ces chemins de Saint-Jacques de Compostelle font des tours (détours ?) vers des sites touristiques que n’empruntaient pas les véritables pèlerins pour l’Espagne. Eux prenaient au plus court, dans les vallées où ils trouvaient le gite et le couvert plus facilement (et le traquenard aussi ?). Ils prenaient les crêtes quand la vallée devenait coupe gorge. Une douleur (sciatique ?) me tiraille la jambe droite alors que je m’étais habituée à celle de la hanche gauche. La longueur des trajets et la chaleur me font emporter 2 litres d’eau. Le poids est l’ennemi du marcheur.  Mais l’étape valait le coup. Le gite nous offre, en plus du confort, la fraicheur d’une terrasse couverte d’un figuier qui nous restaure. Il est super propre et il y a la télé. Nous ne trahiront pas l’hôtesse absente qui nous a fait confiance comme aux précédents marcheurs : on laisse le chèque et les lieux propres. C’est fou comme les prix et les services, le confort ou la netteté des lieux correspondent peu les uns avec les autres. Il y a du ménage à faire dans l’accueil des pèlerins. Les plus chers sont les plus “crades” !

Le 28/09 SAINT GERVAIS SUR MARE

Les savoyards acceptent que je ne les quitte pas. Ils sont tellement sympa ! Et même si nous n’avons pas les mêmes rythmes de marche (en montagnards, ils avalent les grimpettes quand je m’y traine, et trainent les descentes quand j’y dévale) on se retrouve à l’étape. 900 mètres de dénivelé au programme. Les ors de la forêt et le brame du cerf en disent long sur la saison. Une feuille rouge tourbillonne devant mon nez, signature de l’automne. La route est très longue mais sentes, chemins forestiers, sentiers bordés de bruyères se succèdent. On avance avec la chaleur mais l’altitude la modère et quelques souffles de vent la rendent supportable. Le gite est super propre, ce qui est réconfortant à l’arrivée où nous soignons nos muscles, et nous débarrassons de la poussière du chemin. Les gélules préconisées par le pharmacien pour oxygéner les muscles sont efficaces mais ce sont des vitamines et m’empêchent de dormir. Le gel qui rafraichit et soulage est un plaisir. Nous soupons à la seule pizzéria du village et nous  commandons un “calzone” que nous partagerons en deux pour le repas du lendemain midi. Une pizza s’avèrera immangeable. Les lieux sont il est vrai absolument ragoûtants !

Le 29/09 MURAT SUR VEBRE

Il fait carrément nuit quand nous quittons le gite mais la route sera longue. Elle monte avec le jour. Fatigue générale ? C’est la journée des erreurs. Par deux fois, nous dépassons la bifurcation obligatoire, alors que nous ne marchons pas ensembles.  30 minutes de perdues alors que nous avons 34 km à faire et 950 mètres de dénivelé. Une solution : le raccourci par la route. Il n’empêche. A l’arrivée au gite, nous sommes fourbus. Un couple l’a investi mais le quitte furieux : la clé de la porte des douche n’ouvre pas. Je vais voir la préposée à la mairie et elle vient ouvrir une autre porte que celle sur laquelle ce sont escrimés les randonneurs. Ca fonctionne ! Le gite n’est pas charmant, mais pour 6 euros au lieu des 12 à 15 que nous payons habituellement, il y a tout ce qu’il faut. Ce soir encore, je partagerais l’addition du repas avec les savoyards.

Le 30/06 LA SALVETAT SUR AGOUT

Le ciel est à l’orange quand on quitte le gite, mais s’éclaire dès la traversée du village. Sous la couette de brume, dans les prés, les champignons grandissent. Un homme fera sa cueillette de truffes avec ses chiens. Bientôt les colchique s’ouvriront pour saluer de leur corolles parme la montée du soleil. Pas de démarrage en côte ce matin. Le chemin est superbe et monte en douceur. Les corbeaux ricanent toujours de nous voir avaler nos kilomètres sous notre charge. Les vaches rousses, elles restent indifférentes.  Les bois de chênes avaient été remplacés par les hêtraies. Ce sont les épicéas qui nous rafraichissent maintenant de leur ombre. 4 km avant l’arrivée, un poteau porte un message de Bernard : encouragement et cette phrase “ce n’est pas l’homme qui fait le chemin, c’est le chemin qui fait l’homme”. A méditer. Le village pointe bientôt. Les maisons se serrent dans un cingle de l’Agout, il est sombre. Le gite aussi dans son vieux quartier. Mais les gens y sont aimables. Je me renseigne sur mes moyens de retourner à Perpignan depuis Castres que sera dans  trois étapes. Il vaut mieux pour moi partir de La Salvetat : un bus et un train me mènent directement à la maison au lieu de trois bus , deux trains et une nuit d’hôtel. Le compte est vite fait : je quitte mes nouveaux amis demain. Mes jambes me disent merci, et mes frères de chemins “à bientôt”. Car c’est certain, je reprendrais la route à la première occasion. J’aurais parcouru environ 280 km en 11 jours pour 320 euros, transports compris. ULTREIA

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Lundi, novembre 29, 2010

LE SABBAT DE LA MASIA, navigation à voile

INTRODUCTION

Quand je cherche l’origine de mon goût pour la mer, je le trouve dans la première émotion forte de ma vie. J’avais deux ans et  traversais avec ma grand-mère paternelle la rivière Bidassoa qui sépare le France de l’Espagne à Hendaye. La barque qui nous emportait était celle d’un passeur, un peu contrebandier à ses heures, et cela devait rajouter à son ténébreux charme qui enchantait mon aïeule. Au mitant de la rivière, j’éprouvais l’envie de respirer tout l’air qui m’entourait, de boire toute la mer qui se mêlait à la rivière et la rivière elle-même. J’aurais voulu en profiter toujours. L’excitation ourlait mes lèvres de gouttes de sueur que je léchais avec gourmandise en imaginant que c’était des gouttes de mer. Une autre émotion, une ivresse même, m’a conquise à la mer. Celle de la puissance de cette mer que je pressentais en contemplant l’écume des vagues qui, parfois, s’abattaient sur la plage d’ Hendaye dans un fracas assourdissant pour mes neuves oreilles. Je n’en avais pas peur et je m’élançais fougueusement dans les rouleaux bouillonnants, sous l’œil inquiet des grandes personnes, mais avec tous  les encouragements de mon cousin guère plus âgé que moi.  Durant la dizaine d’années qui suivit, la mer ne m’a plus jamais procuré d’autres vibrations que celles de l’habitude, avec la permission de me vautrer dans le sable et l’eau, un exutoire dans mon éducation car je pouvais y oublier la bonne tenue obligatoire en société. La seule embarcation que je possédais,  et partageais avec fratrie et cousins, était une chambre à air de camion munie d’un caillebotis. Elle n’avait même pas de rame. Les jours de vache grasse, mes parents louaient une barque de bois sur le lac de Lacanau, dans laquelle nous rêvions, ma copine et moi, de voyages au long cours.

La mer devait être au rendez-vous de ma vie malgré mes infortunes et mon impécuniosité. Je ne l’attendais pas, mais nos sages disent qu’à force de rêver, on réalise toujours son rêve. Un mariage me permit de vivre, un temps, au bord de la mer Méditerranée que je découvrais sans marées, et plus souvent plate que l’océan de mon enfance. Un vieux “cabin-cruiser” bruyant, tapant dans la mer,  soufflant, nous permettait de découvrir des criques rocheuses. Il fut suivi d’un voilier dont nous ne savions pas nous servir -les vendeurs ont de ces talents….-. Nous apprîmes sur le tas de cordages et de câbles la manière de gréer le navire et de nous en servir. Savoir prendre une bonne biture ne s’invente pas. Et ce  n’est pas boire un petit coup. C’est mesurer la longueur de câble  qui faut pour l’ancrage. La lecture des diverses infortunes des navigateurs ne nous dégoûtait même pas. Des premiers ronds dans l’eau aux premiers cabotages, il n’y eu que quelques mois. On apprend vite et en permanence en mer. Las, toutes les routes ne sont pas maritimes. Un divorce me séparait aussi de la mer.  Je dus patienter avec quelques ronds  sur l’estuaire de la Garonne, en compagnie de copains rigolards qui pensaient avec moi que moins on voyait la ligne de flottaison et plus on allait lentement, pour pousser le bouchon plus loin. J’attendais la “quille”! C’est-à-dire ma libération de mes devoirs de mère. Elle arriva plus brutalement que prévue mais, fidèle à la promesse que je m’étais faite de naviguer aussitôt ma liberté retrouvée, je ne crachais pas dessus, et sautais dans un bateau dont je ne connaissais même pas le propriétaire. Épargner ma santé en navigant en fuite, sans connaissance particulière sauf celle de mon mal de mer, était devenu une priorité. Je n’ai jamais regretté d’avoir largué les amarres pour l’inconnu. C’est pour vous faire partager cette équipée de trois années, en compagnie d’un adepte de Moitessier, que j’ai écris ce journal de bord, à vous qui restez attachés dans votre port. Pour ne pas oublier ces couleurs et images, ces amitiés nouées aussi vite qu’une amarre et aussi solides, ces solidarités instinctives, ces étonnements et ces maladresses, ces connaissances aussi. Ce texte est avec quelques photos, tout ce qui me reste de ce voyage, car les objets souvenirs sont trop encombrants dans un petit bateau.

Et la mer efface sous La Masia

Les traces des plus douloureux soucis

Avec le vent, va, tout s’en va

Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir.  Coeurs légers, semblables aux ballons. De leur fatalité, jamais il ne s’écartent, et sans savoir pourquoi, disent toujours “allons”. Baudelaire

Bonne lecture

L’affaire fut rondement menée ce samedi 4 mai 1991 au 1er salon de l’occasion de La Rochelle (pas seulement pour les bateaux). L’ équipage se forma au complet et vira de bord pour la Méditerranée à la recherche du voilier de leurs rêves. Bernard l’ermite cherchait un coquillage et Patricia avait des chagrins à écoper. C’est à Saint Mandrier que dormait l’affaire. Rebaptisé LA MASIA pour sa fonction première, il appartenait maintenant à l’équipage….de le payer, l’habiller et se  jeter à l’eau avec lui.

EXTRAIT DU ROLE DE L’EQUIPAGE

Bateau : Attalia de construction en Polyester de 9,70 m doté d’un moteur Yanmar 2 GM, 1,75 de tirant d’eau pour 3 tonnes 4 de déplacement, équipement de 2ème catégorie complété d’un régulateur d’allure et d’un pilote automatique.

Capitaine : Bernard de construction en muscles, fonctionnant au café robusta, 1,8O de tirant d’eau pour 70 kg de déplacement, équipement string minimum.

Equipage : Patricia de construction en engraisserons, fonctionnant au rhum les jours de tempête, 1,60 de tirant d’eau pour 55 kg de déplacement, équipement en ustensiles de cuisine.

SAINT MANDRIER LE 13 et le 15 AOUT 1991

Enfin le navire est repris de vie et débarrassé des vis qui l’encombrait. Son précédent propriétaire en a été rebaptisé “capitaine crochets” tant nous avons dû arracher de clous dans les parois. C’est un réel plaisir de donner son caractère à un intérieur -fut-il-marin pour une femme. Bernard alias “Popeye” se régale aussi à réviser son accastillage. Enfin les coffres sont pleins et pour fêter ce départ dans l’aventure, nous invitons des amis de Cannes qui se trouve à une douzaine d’heures de navigation, à partager une journée à bord.

Misère ! le réveil n’a pas sonné à 5 heures comme prévu et il y a 80 NM à parcourir ! La couette a accouché de nous deux ensembles et nous déjeunerons en mer. Il n’y a pas de vent. C’est mal parti pour la journée car il faudra avancer au moteur et refaire le plein à Porquerolles. Le site est comme un champ de Beauce en hiver : labouré à perte de vue par des centaines de yachts, moteurs hurlants. L’odeur des carburations, les heurts inévitables des bateaux et donc des capitaines, font de ce lieu de villégiature un enfer, malgré les belles naïades qui ornent la proue des navires.

Enfin SAINT-RAPHAEL. Les lumières de la ville dessinent un collier sur le tableau noir de la  nuit sans étoiles ni lune. La coque glisse en silence sur une mer d’huile, mais le bruit du moteur couvre le clapotis des vaguelettes sur les rochers. Ce sont les pêcheurs hurlant qui nous signalent que j’ai raté l’entrée du port ! Virement de bord en catastrophe! Mes joues rouges de honte ne se voient heureusement pas. C’est à côté, à CANNES, que nous récupèreront nos amis sous l’œil méfiant et méprisant des employés du port,et sans y rester plus que nécessaire car le prix de l’anneau (de port) est à celui de l’or de chez Van Clyft.  Nous retournons à SAINT MANDRIER d’où nos amis repartirons.

TRAVERSEE SAINT MANDRIER-AJACCIO EN CORSE LES 16/17 AOUT

Les commerçants ont fini de vider nos porte-monnaies. La sécurité, la survie, les distractions, le confort, tout est prétexte à achats, sans compter la nourriture. C’est ainsi que pour aller en Italie, j’ai le stock de nouilles, en Tunisie le stock de semoule. On n’est jamais trop prudent. Enfin les vélos sont bien arrimés, le seau de survie bien fermé sur ses sachets repas déshydratés, le matériel de pêche à son poste. Notre dernier sommeil sur le continent est agité de rêves d’oublis, et l’on voit défiler sur tribord le feu rouge d’entrée du port. Il ne danse pas. Popeye cherche le vent dans cette aube grise. Le loch est-il en panne ? La caméra l’est ! Le salut des dauphins au coucher du soleil après une journée tranquille de navigation, où seul un magnifique voilier américain nous a distrait de son passage élégant,  nous console de nos déconvenues. Il vaut mieux prendre les choses du bon côté. Pour l’heure, nous prenons la mesure du bateau, nos habitudes de farniente (facile, ça, tant nous sommes épuisés par nos préparatifs), les bons gestes à faire, les bonnes attitudes à avoir, les rythmes des quarts à la barre. Nous respirons à pleins poumons cet air de liberté que nous nous sommes donnés et c’est saoulés d’iode que nous reniflons les premières odeurs de la terre, plus tôt que prévu. L’atterrissage se fait attendre. Nous n’avons encore pas pris la mesure de l’estime en navigation, mais nos instruments de navigation y suppléent sans faille pour le moment.

GOLFE DE VALENCO – PORTO POLLO LE 17AOUT

Les vitrines des magasins d’AJACCIO  nous renvoient l’image de deux bronzés que nous avons peine à reconnaître. Le temps de refaire les pleins et le vent nous pousse dans le golfe, jusqu’à ce que nous jetions l’ancre au milieu d’unités plutôt orgueilleuses. Notre annexe mise à l’eau y ressemble à un pou.

PROPRIANO LE 18 AOUT

Au matin, nous constatons que La Masia a traversé la baie à reculons, au milieu des monstres de la Jet-set, sans accrochage avec aucun heureusement. Chaque jour apportera son lot de leçons, la vie à bord nous apprend vite la modestie. Nous quittons les lieux pendant la grasse matinée de ces nantis, pour accoster au port de Propriano et décidons d’une balade à vélo pour un pique-nique au long de la côte. Il est midi lorsque nous enfourchons nos montures et commençons à pédaler. La côte est raide et le soleil d’août brûlant. Nous avons vite fait un demi-tour pour étaler nos serviettes sur la plage. La Corse est une île rebelle qu’il faut apprivoiser les matins de rosée, quand elle est encore endormie dans la brume et sous la couverture de ses forêts. A midi, elle se cabre, et ne se prélasse qu’au soir, ivre de chaleur. A l’heure de la sieste, le ferry arrive et nous impressionne. Sa masse paraît énorme pour le petit port. Il vomit ses passagers et gâche le paysage. Le prix de l’accostage aussi gâche l’étape : 90 francs la nuitée. La Corse est la danseuse de la France et il vaut mieux ne pas passer la nuit avec elle! Nous éviterons à l’avenir les pontons. L’ancrage est heureusement gratuit dans les anses. CAMPOMORO et FORNELLO seront nos prochaines étapes. Nous y jouirons du ciel bleu, du sable blanc et de l’eau verte, salueront les cormorans perchés sur la tourelle du Prêtre, et parcourrons les sentiers de chèvres de la montagne, histoire de nous dégourdir les mollets.

BONIFACIO  et SANTA THERESA EN SARDAIGNE LE 22 AOUT

15/18 noeuds de vent pour progresser. Au milieu de la falaise “mille-feuilles à la vanille” ?la faille verticale vomit des navires hurlants leur joie d’être sur la mer. Capitaine, gardes-toi à droite, gardes-toi à gauche !  Le port est une ruche où tout ce qui peut tenir sur l’eau grouille  d’allers et venues, chargé de passagers dorés. A peine les pare-battages coincés en bout de ponton, un employé du port vient nous taxer de 30 francs pour l’eau. Quelle eau ? Celle qui nous porte ? Celle du robinet que nous n’avons pas touché ? Les deux ! Et l’on comprend pourquoi à voir ces jeunes jouer à s’arroser et ces capitaines à refroidir leur cockpit avec l’eau de la ville. Ecoeurés, nous remettons la voile pour Santa Thérésa, en Sardaigne, sœur jumelle de Bonifaccio.

Navigation en vent arrière à 6 nœuds de moyenne. Court régal gâché par l’état de la mer, labourée par les moteurs qui se croisent en tous sens. Accrochée à la barre, je m’applique à éviter l’empannage, sans y parvenir. Grondée, je suis vengée quand Popeye s’y fait prendre. La mer est un bouillon en effervescence.

Giovanni, lui aussi propriétaire d’un Attalia depuis peu, noue nos amarres. Il nous invite en français, à son bord, pour un apéritif local. Je lorgne le charme de ce dentiste sympathique et Popeye celui de la blonde Alessandra, étudiante fiancée de Giovanni. “L’Italie recèle la moitié des merveilles de ce monde et Roma la moitié de cette moitié” nous apprend Giovanni qui nous invite à aller le voir chez lui.

Le temps est en suspension. Le calendaire n’existe plus et celui de la météo ne nous soucie guère, il fait toujours beau ici. Une fois notre curiosité de l’environnement satisfaite, nos bricolages épuisés, nous recherchons un but à notre errance. Maddalena est choisie pour étape vers la côte italienne.

MADDALENA LE 24 AOUT :

Pour se faufiler entre les îles, il faut un sérieux sens de l’équilibre au milieu de ces vacanciers qui se défoulent. Le vent est de face, ce qui complique la navigation. Un havre de paix est trouvé sur une île déserte qui nous abritera pour la nuit. Une barque se glisse dans l’anse avec deux pêcheurs. L’un jette à l’eau un filet puis un pavé attaché qu’il remonte avant de rejeter. L’autre bat l’eau de ses rames.  Ce manège ramène à la surface des milliers de petits poissons qui se prennent dans le filet. Les pêcheurs remontent leurs prises qui brillent sous la lune. On n’a pas besoin de télévision pour se distraire. Le village de Maddalena et atteint le lendemain. Il est sans charme aucun, comme abandonné.  Comme la veille, on passera la nuit au milieu d’un dédale d’îles inhospitalières dont le profil sur l’eau a un charme particulier.

NAVIGATION POUR L’ITALIE DU 25 AU 27 AOUT :

La Sardaigne s’éloigne à petites goulées, dans le calme plat. Nous aurons juste droit à une petite risée l’après-midi du 26, une visite des dauphins, et le spectacle de la lune et du soleil mêlant leur dernier rayon. Le vent est un infidèle ami des voiliers qui, vexé de ce qualificatif, consent à nous haler jusqu’au port de FUMICIANO. La darse est noire de crasse et de monde. Nous arrimons notre Masia au 4ème rang de la 15ème rangée des embarcations de toutes natures qui la remplissent. Du coup, les libellules qui s’étaient invitées à bord fuient. Une douche sur le pont pour se débarrasser du sel de la traversée, un pantalon enfilé puisque la jupe n’est pas appropriée à l’escalade pour rejoindre le quai, et nous empruntons le train pour Rome. Il est bondé d’une foule colorée et bruyante et le sera tous les jours.

FUMICIANO POUR LA VISITE DE ROME DU 28 AU 30 AOUT :

Les termes de Caracalla nous coupent le souffle (elles accueillaient ensembles 1600 baigneurs), le mont Palatin nous a fatigué par ses dimensions, le Colisée épaté de l’extérieur (l’intérieur est trop dégradé), la fontaine de Trévi enchantés, le monument de Victor Emmanuel II ou le Panthéon ébahis. Le Vatican, pudique, nous a refoulé une fois pour cause d’échancrure. Mais nous y sommes revenus pour mesure la hauteur des statues qui, elles, n’étaient pas plus vêtues. Des remparts de briques rouges qui abritent les prostituées, au cœur de la ville qui s’aère de nombreux parcs et d’artères bordées de pins parasols, nous parcourons la capitale jusqu’à l’épuisement de nos forces. Même l’ancien port Aostia aura notre visite. Saturés d’histoires et de visites, nous décidons de repartir. pour du cabotage jusqu’à Naples. La côte ne se prête pas à des nuitées à l’ancre. Il faut regagner les ports et payer le prix fort. 120 francs à Anzio pour un amarrage à couple sans service, 150 francs ailleurs. La côte est puante des fumées d’usines, la mer transporte des déchets ménagers, des paquebots enguirlandés illuminent les nuits comme les incendies  sur les montagnes.

NAPLES LES 2 ET 3 SEPTEMBRE

Les vieux quartiers de la ville sont populeux, grouillants et colorés. Un commerçant me recommande de ne pas porter mon sac-banane à la taille. Je me le ferais voler dans l’ombre des hauts immeubles. Soit! Mais nous n’aurons pas l’occasion de circuler longtemps. Un appel téléphonique dans ma famille me rappelle à la maison. Popeye décide de ne pas m’abandonner (ou de ne pas rester seul à m’attendre) et décide de me ramener en France par la mer. Une semaine de navigation jusqu’à la côte Vermeille où je prendrais le train, c’est le plus court.  Nous ferons juste un arrêt à Bonifacio pour le plein de carburant sur ce trajet sans histoire jusqu’à CANET EN ROUSSILLON.

TRAVERSEE DE CANET EN ROUSSILLON EN SARDAIGNE DU 19 AU 22/09 :

Après une petite balade au long de la côte Vermeille avec des amis, et c’est un nouveau départ pour l’est et une autre navigation sans histoire, juste agrémentée d’essais de navigation astronomique pour nous familiariser avec le matériel.

ALGHERO DU 23 AU 30 SEPTEMBRE

C”est encore notre ami Giovanni qui noue nos amarres à l’arrivée ! Son voilier est garé en face du nôtre !

La ville a du charme avec ses toits de tuiles vernissées, ses ruelles étroites et pavées de cailloux du littoral, ses maisons à jalousies derrière ses fortifications. Le vent et la mer y font un travail de sape, grignotant les façades. Le port est tout coloré de ses bateaux de pêche blanc et bleu. Nous nous y sentons bien pour entretenir notre unité (la voile s’use sur les haubans, il faut la protéger). La lessive, le courrier, les courses occupent nos journées, avec des balades à vélo dans la campagne (cap Caccia, Fertilia). Les journées, clôturées par l’Avé Maria du clocher de l’église, se terminent vite. Nous cueillons des fruits pour de la confiture “mi-figue/mi-raisin” que nous partageons avec des plaisanciers de passage. L’équipage d’un Ecume de mer, en échange d’un plat de nouilles, nous donne des informations utiles pour la Grèce. Nous offrons un déjeuner français à  Giovanni et Alessandra qui nous ont accueillis à SASSARI, fait goûter des spécialités Sardes -boyaux aux petits pois ? beurk . Tripes ? Rebeurk – et promenés sur leurs skooters. Et pendant le temps que La Masia restera le cul tourné au port d’Alghéro, l’automne avance à pas de cumulonimbus, la météo se met à souffler de la pluie. Si on ne veut pas rester scotchés au quai tout l’hiver et se faire lessiver régulièrement, il serait temps de lever l’ancre. Trop tard ? Trop tôt ? Le départ s’est soldé par un retour illico dans la tempête, après une nuit d’enfer dans  un bouillon de sorcière qui me terrorisa ! La barre, contrariée par tant de courant et de houle ne répondait pas et j’ai cru un instant avoir perdu le safran ! Tétanisée, j’ai glissé au fond du cockpit en hurlant plus fort que le vent, cramponnée à la barre qui ne dirigeait plus rien. Qu’elle idée aussi de vouloir aller au sud quand le vent en vient ! Entrer dans la passe du port ne fut pas des plus facile. Les feux  de signalement étaient éteints, la nuit noir d’encre.  Heureusement qu’à force de tourner dans cette ville, on avait enregistré, dans nos souvenirs, l’emplacement des ilots digues et courbes.

BOSSA LE 1erOCTOBRE – ORISTANO LE 2 – SAN PIETRE LE 3

On a bien bossé pour cette destination. Arrimages, et mises à portée de main de tout ce qui peut servir en voyage, sont les deux mamelles d’un bon navigateur. Avec l’espoir que ce second départ sera le bon, on largue les amarres de la “Barcelonneta de Sardaigne”, plus occupée par les coutumes catalanes d’il y a quatre siècles que par les espagnols qui sont rentrés chez eux. Au mouillage du soir, le château de Serravalle nous nargue. On ne quittera pas le bord, dans cette anse calme mais louche. Dommage.

Mistral gagnant aujourd’hui. Une ronde infernale d’avions de chasse tourne toute la journée au-dessus de nos têtes, visant une cible bien proche de nous.Ce soir encore nous resterons fidèle à La Masia en lorgnant les pointes d’églises rondes ou boursouflées. Mettre l’annexe et les deux vélos à l’eau est un travail dangereux et inutile. Au  matin, on double le bel ilot privé San Pietro et poursuivons notre route.

CARLOFORTE LES 3 ET 4 OCTOBRE

Son front de mer est ourlé de trois rangées de palmiers qui dansent dans le vent sur un air africain. Le dédale des rues larges et carrelées est le théâtre d’une foule colorée et vivante. Jusqu’ àprès la nuit tombée, on profite, de sept à soixante-dix-sept ans, des bancs circulaires qui emprisonnent les magnolias de la place publique. Nous enfourchons nos vélos pour un tour de l’ile parcourue de trois routes qui ne se rencontrent pas. La garrigue est piquetée de maisonnettes blanches. On ne fait pas plus simple ni plus efficace pour imager le bonheur.

PONTO ROMANO LE 5 OCTOBRE – SAN ANTIOCHA LE 6

Un vent idéal nous pousse vers le sud sur des fonds marins cristallins. Las, la côte vire à l’est et le vent aussi. C’est dire qu’il nous contrarie. Passées les îles du Taureau et de la Vache (sic) il est révoltant de force. Nous ne pénètrerons dans le port qu’à la nuit tombée, en suivant les alignements des feux, heureusement en fonctionnement.  Le port suivant n’incite pas à la villégiature et y rentrer demande une maestria digne d’un champion de corrida. D’énormes cubes de béton encombrent la passe, immergés jusqu’à fleur d’eau. Pour se défendre de qui ? Heureusement, Popeye sait y faire.

CAGLIARI DU 7 AU 14 OCTOBRE

Les petites criques de la côte sud de la Sardaigne ont défilé à bâbord, protégées par des caps. Dommage que la baignade, dans ces eaux claires, ne soit pas de saison. Nous avons donc “fait” les pointes…. et le vent a fait les siennes. Après avoir porté les voiles, il nous les jette à la face. L’immense golfe au fond duquel est nichée la ville est parcourue par cinquante noeuds qui s’emmêlent dans les haubans. Puisqu’il n’y a plus moyen d’avancer, reculons, suggérais-je à Popeye. Mais il ne l’entend pas de cette oreille et persiste, dans son ciré, à lutter contre les éléments. J’abdique et vais me coucher, la bouteille de rhum dans les bras, seul moyen efficace contre le froid et le mal de mer. Popeye joue au bras de fer avec le vent toute la nuit, grignotant, lumière après lumière du complexe pétrolier, son avancement dans la baie. A onze heure, épuisé, il entre dans un port en construction. L’état du bateau et de son capitaine fait pitié au chef de chantier qui nous laisse attendre une accalmie du vent pour repartir vers Cagliari. Tous comptes faits, nous aurons mis vingt heures pour parcourir dix nautiques. Un record de lenteur. Le vent se “lève” ou “tombe”. Jamais il ne se couche. Nous, si ! Jusqu’au lendemain matin.

Des fortifications édifiées au treizième siècle cernent la ville qui grimpe sur la colline. Nous les suivons pour embrasser du regard le théâtre de notre nuit en mer. La capitale de la Sardaigne noie ses belles églises au milieu des immeubles trop hauts pour elle mais a gardé ses places publiques ombragées de magnolias et de palmiers. Escale pratique vers l’Afrique ou la Grèce, la CEE défile sous nos hublots. Des français nous conseillent la Tunisie pour hiverner et nous offrent une boîte de pâté de porc pour nos nostalgies futures. Pour attendre une météo favorable à cette nouvelle destination, on dévalise les pâtisseries.

TUNISIE -   BIZERTE DU 16 AU 25 OCTOBRE

Trente trois heures de navigation sans problème pour rallier le continent africain. Le mouillage est mouillé ! Il pleut à torrent sur le cap Blanc. Il est cinq heure du mat, j’ai des frissons et le muezzin monte le son. Version personnelle d’une chanson connue. En attendant la visibilité pour l’amarrage à quai, on va dormir. Au réveil, le responsable du port veut nous aider à mettre le cul de La Masia à quai. Après trois douches et trois rechanges, pour nous trois, c’est fait. L’accueil est plus chaleureux que le temps avec ses bourrasques et sa grêle. Le décor, quand nous pourrons le voir aussi, avec ses barques de pêche colorées dans leur darse (les pontons des -rares-  plaisanciers sont à part).

Enfin secs, nous ressemblons à des …pigeons à plumer. Ce que s’empresse de faire un jeune homme du cru. La pitié n’a jamais été un bon sentiment. On lui a laissé un salaire d’un mois pour une visite guidée que nous aurions pu faire seuls. La vie, pour nous, n’est heureusement pas chère ici. Au fait du change et des prix pratiqués, le choix de la Tunisie s’avère judicieux. Il faudra s’habituer à l’interpellation permanente des vendeurs aux touristes que nous sommes. “Bel’ gazel’” n’a de sous que pour vivre. Pas pour ramener des babioles et d’autres souvenirs que les images qu’elle voit.

Un autre avantage, on y parle facilement français -on l’écrit moins bien- car notre langue est enseignée. On peut sourire d’un véhicule “en raudage” ou d’une “minifacture” qui remplace une usine, de commerçants qui affichent  “bataux ou batimans”, mais il ne faut pas oublier que les gens sont au travail dès leur plus jeune âge ici.

La température de vingt-cinq degrés incite à la découverte. A pied pour la marché ou la médina aux rues étroites encombrées d’activités artisanales, à vélo pour des destinations plus lointaines. Mon dernier voyage à l’étranger date. Tout me surprend. Le négligé général de cette ville qui n’est pas un centre touristique, l’abondance des étals, les prix des denrées, les restaurants ouvriers, la tenue des femmes emballées dans leur voile couleur crème et celle des hommes à la tête couverte de tout ce qu’ils ont pu trouver, serviette de toilette, chéchia rouge. L’âge des enfants au travail me révolte. La diversité des marchandises de chaque étalage, souvent une simple toile, signe le circuit commercial : achats ou “récupérations” en Europe, transports par véhicule de tourisme, revente “sauvage” et marchandée. Une libéralisation à la petite semaine……Les gens des gouvernements vivent grassement des bénéfices énormes qu’ils font (on ne dira pas d’où, car c’est selon), les gens du peuple survivent chichement des petits bénéfices qu’ils peuvent tirer de leur débrouillardise.

Pour la nourriture, on se gorge d’ agrumes, on s’habitue à la viande vidée de son sang et débitée en ce qui concerne le bœuf sans discontinuer de la tête à la queue pour le même tarif (pas spécifiquement de morceau à braiser, à bouillir, à griller), la pâte de coing nous délecte, les pâtisseries tunisiennes à base de pâte d’amande me fournissent un billet gratuit pour l’ enfer. Manque le porc et la charcuterie, le fromage et le vin. On en achète le vendredi, mais pour les locaux qui n’ont pas le droit d’en acheter ce jour-là (et comment faire la fête du WE sans vin, même pour des musulmans ?). Il nous arrive d’aller se régaler d’un couscous au restaurant ouvrier du coin. On y arrive mains bien propre car le lavabo de la salle est noir de crasse. Malgré cela, on déguste avec les fourchettes qui nous sont offertes, exceptionnellement. Et on ne boit pas  en puisant dans le bol d’eau qui sert à tout le monde. Nous ne fumons ni l’un ni l’autre, dommage pour le narguilé dans lequel tirent à longueur de temps les hommes au café en sirotant le thé.

Chapeautée par Ben Ali leur président qu’ils affichent partout, et par Allah clamé toutes les deux heures, la vie des tunisiens, si elle  n’est pas rutilante, semble supportable. Si elle est bonne pour eux, elle est bonne pour nous.  L’opposition est tenue au silence ? Aucune discussion politique n’est abordable ?  Passons donc !  Le pays se situe dans un couloir dépressionnaire. On courbera la tête sous les orages de l’hiver, puisque nous décidons d’y rester. Nous n’y seront pas seuls. Amadéus, avec son jeune couple alpin et leur bébé, Oona, et provisoirement Odadis, nous y tiendrons compagnie. On passera de bons moments avec les équipages : sortie au restaurant, sardinade, balades.

SIDI BOU SAID DU 26 AU 28 OCTOBRE

4 noeuds de moyenne pour les 40 milles à parcourir. On ne laisse pas les anatifes ou les algues s’accrocher à la coque de La Masia. La bourgade  touristique a fière allure avec ses maisons immaculées aux volets  bleus envahis par les bougainvilliers. Les boutiques pour touristes sont ouvertes.

Zerrrrrrrrba, le pêcheur aux yeux bleus, nous invite à déguster son poulpe cuisiné aux tomates et piments sur son bateau. Nous n’avons qu’à traverser le quai. Sympa, il propose à Popeye de lui trouver du travail, et nous invite à “couscousser” dans sa famille le lendemain.  Des croissants pour le petit déjeuner ? Hum ! Un appât ? Désolé. Nous avons perdu notre naïveté en entrant dans ton pays. Notre liberté ne s’achète pas en couscous, rosé frais et viennoiseries. Il faut l’avouer, nous avons peur. Fuyons donc après une balade à vélo pour Carthage. Les thermes d’Antonin, le port punique, et la ville en restauration à la petite cuillère (pour ne pas aller trop vite et gagner sa croûte durant de longues années encore) nous ont fort intéressés.

LA GOULETTE DU 29 OCTOBRE AU 1erNOVEMBRE

Le port de Tunis n’a aucun charme mais nous y retrouvons nos amis pour de bonnes soirées à bord. La visite de la capitale passe par là : un train de banlieue nous y mène en dix minutes. Le musée du Bardo, logé dans l’ancien palais du Bey,  sera le clou de notre séjour. Sa collection de mosaïques antiques me ravit. J’y suis guidée par un curieux personnage qui me croyait seule pour cette visite, et entreprend de me draguer sous le prétexte de la culture. Il m’abandonne bien vite quand il voit le regard de Popeye revenu vers moi après sa visite.

A l’heure de la prière, les tunisiens s’accroupissent sur les trottoirs, par rangées de la rigole au mur, et en file indienne tournant tout autour du pâté de maisons. L’est, La Mecque, c’est vers où ?

Le souk de la capitale est un marché pour touristes. A négliger.

KELIBIA LES 2 ET 3 NOVEMBRE

Finies les grasses matinées.  A 6 H 30 nous levons l’ancre avec Amadéus pour rejoindre Sidi Daoud. L’autre voilier est plus rapide que nous et s’engage le premier dans la passe du port. Sa quille s’y plante et ne devra son salut qu’aux pêcheurs qui le sortiront de là. Du coup, on brûle  l’étape qui n’aurait aucun charme , d’après Alain le skipper d’Amadéus. La mer et belle, le vent nous pousse jusqu’à Kélibia que nous atteindrons à une heure du matin.

La nuit sera courte et elles le seront toutes ici, car les bateaux de pêche rentrent au port, dès cinq heure du matin, suivis de leurs barques à lamparos  et des bataillons de mouettes gueulardes. Ils sont nombreux, et agitent les bassins de leurs débarquements de caisses débordantes de prises luisantes et de montagnes de filets emmêlés à ravauder. Ils sont partis la veille à onze heure du soir en animant le port de leurs bruits de moteur et de leurs lumières colorées, mettant au repos les ravaudeurs de filets qui ont travaillé toute la journée sur les quais avec leurs aiguilles, protégés par des toiles sommairement tendues au-dessus de leur tête.

Qui a conscience ici de la beauté de ces soirées où le soleil se couche dans un univers flamboyant, les lamparos transformant l’eau du port en émeraude géante, la nuit gagnant le ciel avec sa cohorte d’étoiles et sa lune trouant le velours bleu-noir ? Le nez dans leur moteur, les pêcheurs ne lèvent la tête que pour suivre leur navigation entre les digues du port. Ils rentreront les yeux lourds de sommeil, la tête basse d’épuisement. Sitôt leur manne distribuée, ils iront se jeter sur leur couche, gagner un peu de repos avant de remettre leur collier d’esclaves de la mer dès leur couscous avalé. Il doit régner ici une autre ambiance à la saison de la Matanza, cette pêche au thon rouge, décriée à cause de l’épuisement des bancs de poissons. Nous ne le saurons pas car ce n’est pas la saison.

BENI KIAR DU 4 AU 9 NOVEMBRE

A l’heure où les chalutiers se pressent pour entrer dans le port, nous récupérons nos amarres et affichons un cap au 210. Justement, le vent en vient. Trente nautiques nous séparent du port mais par application du carré de l’hypoténuse, nous en parcourrons cinquante. A quinze heure nous talonnons dans la passe du port. Oona nous a devancé et nous guide.

On se dégourdit les jambes en pédalant dans cette campagne où les champs sont bordés de figuiers de barbarie et d’aloès,  les jardins de murets couronnés de citrouilles. Les ânes que nous croisons ont des plaies bouffées de mouches. Les tunisiens n’ont guère souci de leurs animaux de bât.  Nabeul n’est qu’à trois kilomètres. C’est un centre de fabrication de poteries très important. Le 8 est jour de grand marché. Les tailleurs de pierres travaillent à même le trottoir, partageant l’espace avec les camelots venus de toute part. L’enceinte du marché est faite d’alvéoles à toiture en demi-cylindre peintes en blanc. Les marchands disparaissent derrière les empilements. A l’extérieur, dans un champ, les brocanteurs et le foirail, dans un autre, les petits producteurs de légumes, de fruits, de volailles.  Les échanges vont à un train d’enfer dans le brouhaha et les odeurs. La veille, la pluie a détrempé le terrain que le piétinement transforme en bourbier. Les fanes de radis, de carottes, et autres invendus car invendables que l’on y jette ont du mal à éponger cette gadoue. Mes yeux se régalent de couleurs et de formes. Dans un champ réservé à la fripe, une mer colorée et houleuse de tissus attire les femmes qui, penchées sur les tas malodorants, fouillent à la recherche de la perle rare.

A dix sept kilomètres de là, la station balnéaire d’ HAMMAMET (son nom vient du hammam) attire nos bicyclettes. Une haute muraille ocre protège la médina aux ruelles si étroites que nos guidons s’y coincent. On a l’impression de violer l’intimité des habitants des petites maisons blanches, tant elles sont proches et imbriquées les unes dans les autres.  D’une terrasse où nous osons monter, on embrasse la ville miniature aux maisons de poupées. Hammamet, au fond de son golfe, n’est même pas un port. Les barques sont halées sur la plage au retour de la pêche.  Nous rentrons, à Béni Kiar, juste à temps  pour aider Amadéus à accoster à la place d’Oona qui vient de partir. Si les noms des bateaux remplacent les noms des navigateurs dans nos conversations, c’est par paresse et pour la bonne compréhension. Il n’y a jamais deux bateaux qui portent le même nom et un bateau comprend tout un équipage, soit plusieurs personnes.

Dès que le mauvais temps nous confine à bord, jeux de société et partages de repas  nous occupent. Les sujets de conversations de manquent pas quand on fait connaissance et que l’on  navigue.

PORT EL KANTAOUI DU 10 AU 13 NOVEMBRE

Départ groupé ce matin avec Amadéus et un voilier allemand, histoire de “se tirer la bourre”. Mais l’esprit n’est pas à la compétition et les handicaps incalculables : nos bateaux sont tous différents.  L’essentiel est d’arriver avant l’orage qui menace.

Port artificiel et décor d’opérette pour touristes, et pour tunisiens à l’œil mouillé et la démarche chaloupée qui cherchent la bonne affaire, l’endroit ne nous plait guère. SOUSSE n’est qu’à cinq kilomètres d’hôtels de luxe de là. Sur la plage, les touristes nordiques se dorent la panse à bières sous les parasols de palmes.La ville a le caractère des villes du pays : médina cernée de hautes murailles, souk, mosquées, ribat. Le touriste est réputé riche. Ce qu’on lui offre est donc cher. Je renonce à ces bouquins français qui me manquent tant. Récupérés gratuitement dans les hôtels, ils n’ont pas à être hors de prix. Nous ne trouvons pas la seule boutique de cochonnailles du pays qui s’y trouverai. Trop bien cachée ?

HERGLAS ne figure pas dans les dépliants touristiques pour son petit port sans charme entouré de maisonnettes blanches, même pas pour des ruines de cité romaine situés à deux kilomètres. Mais c’est là qu’on nous a dit trouver du matériel, résine et fibre de verre, pour fabriquer une “jupe” à La Masia. Une usine de fabrication de bateaux a fermé, et les anciens employés écoulent les stocks à l’insu du patron.  Notre  coquette Masia verrait son confort amélioré par l’adjonction d’une prolongation de sa coque. Stabilité de la course, augmentation de la vitesse de déplacement, accès plus facile à la mer pour la mise à l’eau de l’annexe, ne sont que des bons points pour cet équipement. Amadéus va en poser une. Les deux capitaines se sont mis d’accord pour travailler ensembles.

Arrivés à l’heure du déjeuner, tout en haut d’une rue,  une pancarte de restaurant nous attire l’œil. Popeye pédale jusqu’au menu et revient me dire que c’est correct pour notre bourse. Le cuisinier en profite pour modifier ses prix. Nous tournerons casaque à son manège et il en sera pour ses frais. L’employée qui doit nous procurer le matériel, à qui nous racontons notre mésaventure, nous invite à partager le couscous familial, au poisson, avec sa mère. Nous pénétrons dans un vaste entrée garnie de coussins où nous prenons place. Tout au fond, sur un poêle, cuit un grand faitout odorant. On pose sur nos genoux des assiettes de semoule que l’on mouille de bouillon. Il n’y a qu’un petit poisson à manger pour deux, mais le plat est succulent. La vieille dame nous épépine deux énormes grenades et quand je lui explique que ce jour est mon anniversaire, elle va me chercher dans une autre pièce un petit panier à olives, miniature de ceux qu’on utilise pour fabriquer l’huile. Du thé à la menthe servira de boisson pour ce déjeuner improvisé et sympathique. Le tunisien est adorable quand il ne prend pas le touriste pour un gogo. Et pour le prouver, le marchand de pralines m’offre un sachet de vanille très concentrée (artificielle, mais le geste seul compte).

HAMMAM-SOUSSE est un village totalement inconnu des touristes, sauf de ceux qui veulent remplir leurs bouteilles de gaz. C’est le réparateur de vélo qui se charge de ce travail. J’espère qu’il ne mélange pas l’air et le gaz dans ses activités. Assise sur le pas de la porte en attendant les bouteilles pleines, je contemple la vie. Ici les femmes ne portent pas le voile crème. Leurs lourdes jupes de laine noire balaient les trottoirs. Le front ceint d’une large lanière, elles portent de lourdes charges dans des paniers qui leur courbent le dos. Les boutiques des artisans ou commerçants sont des antres crasseuses ouvertes sur la rue non pavée, où s’entasse tout ce qui peut servir, car tout se répare ici. Les enfants ne sont pas les moindres acteurs de cette activité grouillante. Ils sont chargés des corvées et participent à tous les travaux de rapport, commissionnaires, exécutants. Vont-il à l’école ? Pas tous, pas toujours et pas longtemps j’imagine. C’est selon la fortune des parents….

MONASTIR DU 14 NOVEMBRE 1991 AU 13 MARS 1992

Notre hivernage commence dans la douceur après quinze nautiques de navigation idyllique avec bain de soleil. Nous retrouvons Amadéus et Oona au milieu d’une vingtaine de voiliers  habités, dans une marina moderne créée grâce à un site naturel, une presqu’île protégeant une anse. Le Club Méd ne s’y s’est pas trompé. Il y a installé son équipement touristique.

La cité fait partie d’une chaîne de fortifications côtières et un ribat la domine. Elle est la ville de l’ancien président Bourguiba qui s’y ait fait construire un orgueilleux mausolée. Grand lutteur contre le colonialisme, il a gagné l’indépendance pour son pays qu’il voulait mener à la modernité.  Pour deux dinars, nous profiterons de sa piscine peu fréquentée par les autochtones (et que par les hommes). Pour l’heure, les capitaines d’Amadéus et de La Masia décident de commencer illico leur travail de rallongement de la coque de leur voilier. Durant huit jours, ils vont découper une sorte de large lune dans du contreplaqué marine, la fixer sur la coque, la recouvrir de plusieurs couches de fibres de verre et l’enduire de résine. L’entreprise est osée mais nos bricoleurs ont du talent.

Les équipages font connaissance -il y a plusieurs nationalités : italienne, belge, suisse, anglaise etc_, et s’invitent pour des soirées chaleureuses. Nous avons nos préférences. Giovanni sur “Bobo” le bien nommé, médecin neurologue italien au charme fou, Dawn et John sur Emerald le voilier de course, Suzan et Less les écossais de Rubicon à l’humour fin, et Florence avec Francis et leurs deux garçons Guillaume quatre ans et Eric deux ans. Il y a encore Marianne et Pierre qui démontent complètement le moteur de Viva sans rien connaître à la mécanique, Georges et Hélène les doyens de la communauté qui naviguent encore à soixante dix ans, Jackie et Brigitte qui lustrent leur Shipie de bois, et Christop et Sylvie qui vivent leur lune de miel sur Tangara.  Les anglais se laissent volontiers inviter, mais s’invitent entre eux et pour boire le whisky seulement (cuisineraient-ils si mal ?). La barrière de la langue est un peu haute, mais j’échange volontiers, avec mes voisins qui logent dans une unité de course étroite comme un chas d’aiguille où  la vie impérativement assise doit être malaisée, des recettes de cuisine. Nos échanges sont chaleureux et profitables. La photocopieuse va bon train pour dupliquer les cartes et documents qui nous serviront pour nos navigations futures.

Je m’organise, chaque matin, une séance de course à pieds et de mouvements de gymnastique dans la presqu’île, sous les regards narquois des jeunes ado tunisiens désœuvrés en cette période d’hiver et de chômage technique. Les copines me suivent et nous sommes parfois une dizaine à rigoler de mes traductions anglaises défaillantes. Moi je m’étonne du peu de conscience qu’elles ont de leur corps, hésitant pour trouver l’épaule gauche ou la cheville droite.

La vie au quotidien est faite des tâches ancillaires redevenues manuelles et donc prennent plus de temps. Aucune machine pour laver, râper ou dépoussiérer, aucun caddie à pousser au milieu de rayons. Lecture -nous échangeons nos bouquins-, couture, modélisme, bricolages en tous genres, écoute de la radio occupent nos journées. Les soirées sont parfois occupées par des invitation à banqueter. Aller au marché prend toute la matinée et je prend plaisir à fouiller les tas de fripes européennes qui me conviennent mieux qu’aux tunisiennes et sont à la portée de mon porte-monnaie. Mes balades me permettent d’observer la vie courante des tunisiens. Des femmes lavent à l’eau de mer la toison des moutons, d’autres sont assises tout autour du plateau d’une remorque tirée par un âne qui va au marché, trois grand-pères se disputent une partie de domino au fond d’un café, un marchand de soupe verte distribue ses bols sans avoir à en faire la réclame, une ronde de barque de pêche s’organise pour capturer, dans son filet, des milliers de petits poissons attirés par le choc d’une pierre sur l’eau.

L’hivernage se prolongeant, la liste des bricolages à faire pour améliorer notre confort en fait de même. Fabrication d’une passerelle, d’une table de cockpit, d’une échelle de corde pour monter au mat, d’un hamac pour les siestes d’été, se doublent de travaux de couture : confection des drapeaux des pays à hisser obligatoirement, modification du spi, moustiquaire, coussins, manche à air.

Le 30 novembre, escapade à KAIROUAN. La chanson de Jean Sablon me trottait dans les oreilles : “j’aimerais tant voir Syracuse, l’ïle de Pâques et Kairouan…”. Le trajet en “louage” est une épreuve de courage. La voiture fonce sur le goudron en décrépitude en dépit de la circulation. L’accident est évité toutes les minutes. Enfin, la ville sainte de Tunisie nous permet d’admirer les célèbres tapis. La ville déborde de ses hauts remparts plusieurs fois séculaires qui snobent les bassins des aghlabides souillés d’ordures. Il n’y a pas que des zarbis, tapis à points noués d’origine turque, des ferblantiers, des potiers, des tisserands occupent la main d’œuvre pléthorique du pays. A Sousse, en attendant le train pour Monastir, on va au cinéma voir le seul film français regardable, les autres étant des films pornos.

Les fêtes de fin d’années sont précédées par la tempête. Malgré la digue, les voiliers se cabrent, se balancent dangereusement, le vent hurle dans les matures. L’inquiétude augmente avec la vitesse du vent et dans les carrés, on tourne en rond attendant la fin de cet enfer. La mer est en furie malgré la hachure de la pluie. Les heures passent lentement. Le jour de Noêl est heureusement plus calme. Les anglo-saxons avaient tout prévu : invitations,  location de salle, dinde, échange de cadeaux, décorations, rien ne manquait pour cette fête loin de nos familles. Ce fut cordial et chaleureux à souhait.

Nous prolongeons la fête d’un voyage vers le sud tunisien, après avoir laissé en garde La Masia (on n’est jamais trop prudent). De Sousse regagné en train, après avoir soupé et “fait une toile” au cinéma,  on emprunte le bus pour le sud. 7 heures de voyage de nuit. A DOUZ, le festival international du Sahara présente les cérémonies de la vie nomade. Faute de  place à l’hôtel, pour regagner le centre ville, nous traversons, dans la nuit glaciale et blanchie de lune, le cimetière, vaste étendue de sable boursoufflée et plantée de modestes bâtons.  Nous croisons un troupeau de chameaux glissant sur le sable blanc et crissant comme la neige. Réchauffés d’un thé vert en attendant le lever du soleil, nous faisons un tour dans le souk animé par quatre danseurs et musiciens. Une salle d’exposition fait l’éloge de Ben Ali. Nous décidons de déjeuner à Kébili. La palmeraie est traversée d’un canal qui s’interrompt l’espace d’un chemin en glissant sous une buse où les femmes lavent un  linge coloré au milieu des jeux et rires de leurs enfants. Plus loin, de vieux messieurs trempent leurs jambes grêles dans le bassin d’une source à cinquante degrés. Un enfant promène dans ses bras un fennec apeuré. Il n’y a ni chat ni chien dans les rues aux maisons usées par le vent abrasif du désert.

Pas de louage direct pour Tozeur. Un petit détour par GABES qui n’est autre qu’une grande oasis réunissant plusieurs villages ne nous déplait pas. Les femmes y sont voilées de noir. Enveloppées de nuit, elles vont, lourdes de maternités (et de sucreries ?). Frappées d’interdits et de corvées, elles croulent et roulent dans la poussière, sous un soleil libre et franc.

Un bus nous amène à MATMATA à travers un désert houleux, d’où l’on voit surgir de la terre des antennes de télévision. L’habitat est devenu troglodytique. Quelques palmiers, étalant librement leur ramure, occupent les creux de la montagne sur laquelle on a construit des murets de pierre pour conserver les rares eaux du ciel. Des troupeaux de moutons errent à la recherche de touffes d’alfa sur les plateaux désertiques. Le dernier col franchi nous donne à contempler la vue d’ensemble de la ville où, dit un proverbe, les vivants vivent au-dessous de morts. Ce n’est plus tout-à-fait vrai, car des cases ont été construites à côté des trous des cours qui donnent accès aux habitations souterraines.Un palmier dans chaque trou. S’il fait frais sous la terre, les enfants n’en ont cure. Ils attendent, à la surface, des touristes  avec bonbons, stylos et dinars. Le site est touristique.

Il nous faut passer par SFAX pour rejoindre TOZEUR. La ville est moderne, opulente. Son souk regorge de marchandises de qualité en cuirs, or, argent. Son port est industriel (dommage pour La Masia). Elle est cernée par une oasis .  L’embarquement pour notre destination finale est une bataille car la rotation des bus peu fréquente et les clients sont trop nombreux (certains voyageront debout). Le voyage est  sportif sur cette route étroite, sableuse, trouée et brûlante. Enfin, dans la nuit glaciale, nous sortons indemne de l’épreuve et du véhicule.

Tozeur, le premier janvier, est pleine de touristes. Mais pas seulement. Les tunisiens chrétiens y font leurs derniers achats de Noël. Le marché regorge de victuailles, viandes dégoulinantes des étals, montagnes de fruits et de légumes, tas d’épices multicolores. Le souk offre aux visiteurs mille idées de cadeaux pour ceux qui sont restés au pays. Quand le soleil pénètre dans la vieille médina il brode, sur les façades aux briques décalées, ses ombres et ses lumières. Les larges portes noires aux trois heurtoirs -un pour chaque type de visiteur, homme, femme, enfant- percent la lumière du ciel sur les murs beiges. Nous filons, à travers l’oasis où gazouillent les rigoles vert émeraude sous les palmiers bruissants, pour grimper au belvédère Ras el-Aïoun. L’eau à cinquante degrés qui y jaillissait autrefois est maintenant captée dans de gros tuyaux rouges. On comprend pourquoi, en découvrant l’immense chantier immobilier qui grignote le paysage : l’eau captée alimentera les hôtels, et ce sera miracle s’il en reste pour le bassin naturel. Le tourisme de masse tient le manche de la masse qui détruit toutes les merveilles de la nature. On ne se lasserait pas de traverser et retraverser l’oasis tant l’atmosphère y est aussi douce que les dattes sucrées que nous y cueillons. Il est heureux que le jardin zoologique s’y trouve. Je ne regrette qu’une chose, ne pas avoir les moyens de faire, depuis cette porte du désert, une balade de quelques jours à dos de chameau et partager la vie des nomades. Leurs prix sont prohibitifs. Nous retournons à Monastir heureux tout de même de cet intermède. Il nous faut renouveler notre visa, les trois mois de délai étant passés plus vite qu’on ne l’aurait cru, et nous ne quitterons la Tunisie qu’avec le retour du beau temps.

Nous accueillons au bateau une hollandaise de soixante douze ans,  infirmière à la retraite rencontrée dans la rue,  qui parcours le monde seule sac à dos, plutôt que de subir la pression qu’exercent sur elle ses cinq enfants. Un exemple à suivre.

Profitant des tarifs locaux, Popeye s’offre un nouveau et beau sourire chez le dentiste de la ville. Puis nous faisons un saut en bus à MAHDIA, dont le port n’a pas assez de tirant d’eau pour accueillir La Masia. Un couloir fortifié d’une quarantaine de mètres permet l’accès à l’île de la souris et se termine par un porche où le soleil pénètre à son coucher pour inonder la ville de ses ors. Du haut de la forteresse, la vue s’étend de la vieille ville au port où dorment les sardiniers. Les femmes portent encore le costume traditionnel. S’il en était besoin, les lamentations du muezzin, de plus en plus tardives, nous indiquent que les jours rallongent. Nous attendions avec impatience le retour de la chaleur, et voilà que nous pouvons déjeuner et faire la sieste dans le cockpit, au soleil.  Pour la chandeleur, nous y étions seize à descendre la montagne de crêpes que j’avais cuites, au risque de faire couler le bateau.

Il nous reste des visites à faire : EL DJEM et son stupéfiant Colisée intact où pouvaient prendre place vingt sept mille spectateurs. C’est le troisième amphithéâtre du monde antique. Survivance de la ville de Thysdrus construite au IIème siècle avec un cirque romain et trois autres amphithéâtres, il a servi de château d’eau aux romains, de forteresse, de citadelle. L’absence d’eau et une grave crise financière à cause des céréales on fait dissoudre la ville dans son désert. Il ne reste plus que ce Colisée, posé là comme un borsalino sur une table. Superbe, comme le sont les objet de cet antiquaire qui lui fait face. Je regrette d’être désargentée.

Au bout de sa chaussée romaine de six kilomètres, JERBA, “la douce” est une destination connue de tous, mais pas à cette saison. Elle se montrera donc à nous seuls et nous en profitons. Il est vrai que l’île a l’air de s’étendre lascivement au bord de la côte tunisienne, dans la douceur d’un micro climat.

A Monastir, c’est mardi-gras et on se déguise en paresseux. Pas le vent qui décide une fois encore de nous mettre à l’épreuve. Le baromètre enregistreur de nos voisins sera le témoin des sautes d’humeur brutale de temps. La ligne dessinée est un feston, un zigzag digne d’une mauvaise couturière. Les embruns salés, la poussière amenée par les bourrasques d’est, le déplacement de nos objets dans les carrés, nous font broyer le noir des nuages.  Pour oublier le mauvais temps, on cuisine et…on mange. C’est la taille épaissie par ces agapes que nous reprendrons la mer, quand les oies sauvages auront donné le signal du départ. Enfin arrive le temps des préparatifs de départ. Les écoutes démangent les mains des capitaines. Il faut remplir les coffres, réviser le matériel, laver le linge et cuisiner d’avance, prendre congé de nos amis et attendre la “fenêtre météo”.

ILE DE MALTE DU 15 MARS AU 3 AVRIL

Une mer de trois quart arrière malmène nos estomacs déshabitués à la houle. Le Sturgéron avalé sur le conseil de Giovanni m’endors. Le pilote automatique est heureusement là pour me remplacer. La jupe rajoutée à la coque  prouve son efficacité dans le silence et la vitesse durant  les trois jours de cette navigation. Je l’ai bénie d’être là pour m’aider à remonter à bord, après ma chute dans le port lors de l’accostage. L’esprit embrumé, le corps lourd de sommeil, j’ai raté ma manœuvre et senti l’eau froide me réveiller au fur et à mesure que je coulais. Nager jusqu’à la jupe ne me prit pas longtemps, mais j’en perdis une botte.

J’oublie vite ma mésaventure sur cette île chargée d’histoire( s).  Une succession de civilisations y a laissé ses empreintes, de son emblème la croix rouge à huit pointe héritage des Templiers, à ses églises baroques en passant par…la conduite à gauche. J’apprendrais, qu’à force d’être envahi puis libéré, c’est le pays qui compte le plus de  jours de fêtes de la libération dans l’année et donc le plus de jours fériés (systématiquement canonnés, avec défilés et fanfares !).  Centre d’échanges commerciaux importants (le port commercial est le plus grand que j’ai jamais vu), l’île ne produit que des…maltais. Et peut-être aussi des oranges. Elle ne connaît pas l’autarcie mais sait exploiter le tourisme (ou le touriste, vomi par la ronde des avions qui atterrissent 24 H/ 24 H). C’est le pays d’Europe le plus peuplé au mètre carré. Autant dire que la campagne y est réduite à sa portion congrue. L’ile disparaît sous les constructions. Les habitants ont remplacé son décor par des fioritures sur leurs véhicules, dans leurs maisons et églises et sur tous les supports qu’ils ont pu trouver, à l’imitation des anglais qui les ont envahis. Si l’anglais est la langue courante, les maltais parlent aux maltais en maltais, une langue inventée à base des langues de leurs envahisseurs (italiens français espagnols arabes etc), une sorte d’espéranto d’avant l’heure, quoi ! Moi, les anglais, j’en ai raz le bol ! Non contents de nous faire risquer notre vie sur la route, il faut se nourrir à leur manière. La belle tranche rouge fine que coupe le boucher, ce n’est pas du jambon de Bayonne, c’est de la cuisse de bœuf congelée, et le boudin “sweet” acheté dont contenir de la confiture tant il est sucré ! Adieu mes légumes tordus de Monastir. Ici, ils débarquent  comme moulés et emballés sous cellophane. C’est le règne de l’hygiène avec un grand P (de pesticide). Il n’y a que pour le bricolage que nous sommes satisfaits. On trouve tout ce qu’on imagine ou rêve ici. On fabrique une capote de protection des embruns pour le cockpit, on achète un moteur hors bord pour l’annexe, un deuxième évier pour la cuisine et mille accessoires utiles.

En serrant très fort les fesses sur la selle de mon vélo, j’arrive à faire, en plusieurs fois, le tour de l’île pour y voir, une copie du panthéon de Rome, quatrième plus grand dôme d’Europe, les petits port enchanteurs de Marsaxlokh et Marsakala avec leurs jolies barques colorées, les superbes jardins de San Anton, la Mdina (ou Msida) de Rabat, la médina, en fait, et toutes les églises ou cathédrales baroques du pays (elles sont des centaines). Tangara nous a rejoints, et bien sûr, nous poursuivrons nos petits repas conviviaux jusqu’à ce que le beau temps nous incite à lever l’ancre.

ITALIE – SICILE – SYRACUSE LE 4 AVRIL

Le premier site de la chanson de Jean Sablon (j’aimerais tant voir Syracuse, l’île de Pâques et Kairouan….) est atteint après seulement deux  jours de navigation par vent infidèle et inconstant. C’est jour d’anniversaire de Popeye mais le sicilien qui menace d’appeler la police parce que nous avons accosté par erreur dans la marina privée dont il est le gardien s’en fout. Il fait nuit et nous n’avons pas envie de déménager au milieu de cette côte rocheuse. Nous dormirons tranquillement jusqu’au matin où nous partirons pour Augusta et accosterons à…l’hôpital militaire. De là encore il faut partir pour un port de plaisance qui lui, nous refoulera au bout de vingt quatre heures seulement. C’est suffisant pour sauter dans le train et voir Syracuse le temps d’une journée. Enfin un sicilien pour nous réconcilier avec les siciliens : le contrôleur ne nous fait pas payer l’amende pour être montés sans billets, et même, ne nous fait pas payer le billet !

La ville garde les traces des colères de l’Etna, pas de ses tyrans grecs qui y exerçaient un pouvoir dictatorial sans limite, pas non plus de spectre d’Archimède courant nu dans ses rues pour annoncer au roi qu’il avait trouvé son principe. La “citta vecchia” est bien noire mais la presqu’île est bâtie de palais médiévaux avec placettes à fontaines et lauriers roses. Le site archéologique avec ses amphithéâtres grec et romain, lui, est un peu usé. La grotte artificielle où l’empereur Denys épiait les conversations de ses prisonniers, résonne des bavardages des rares touristes que nous sommes à visiter. Tout cela sent le vieillot, mais pas la cathédrale, construite en forme de volcan. Et l’on rencontre, pour terminer notre visite, un sicilien original et bonhomme. M Pantaléoni est amoureux, et cultive son amour : le papyrus dont il connait tout.

CATANIA LE 7 AVRIL

Le vent est idéal jusqu’à la moitié du parcours. Nous accostons au long d’un mur de lave aussi noir que le ciel. L’Etna est en colère et obscurcit l’atmosphère. La protection civile et la Task Force Italo-américaine vont tendre un filet d’acier qui retiendra deux tonnes de béton pour protéger la ville de Zafferana menacée par la coulée de lave.  Impossible d’aller lui rendre visite par ce temps orageux. Il faudra nous contenter du superbe jardin Bellini où les fleurs donnent l’heure.

Un homme monte à bord, croyant le bateau vide d’occupant. Il nous fait prendre conscience que nous sommes en Italie -pire, dans la capitale de la mafia-, pays où la propriété n’existe pas….. sauf pour les riches.

RIPOSTO DU 8 AU 12 AVRIL

Cinq jours de consigne à bord. C’est rare ! 60 % d’humidité d’après le baromètre. Il pleut toute la journée et nous sommes ancrés au milieu des barques de pêche sans pouvoir descendre à terre plus que l’espace d’une demi-heure pour nous dégourdir les  jambes. La navigation vers CROTONE est presque une délivrance. La Masia y a servi de bus de mer pour un curieux oiseaux qui y a mangé, crotté et dormi sans nous laisser son nom.

CROTONE DU 13 AU 17 AVRIL

Le ciel a retrouvé son bleu et nous des espoirs de bronzette. Nous accostons derrière Équilibre, un original voilier (on n’imaginait pas à quel point) peint en rouge côté bâbord et vert côté tribord. Construit par Henri qui l’a équipé d’un moteur de tracteur et d’une baignoire, il est inabordable tant il est transformé en atelier de mécanique. Henri s’est vu amputé d’un bout de doigt dans une mauvaise manœuvre, et les pêcheurs qui l’ont amené à l’hôpital   pour une greffe de sa phalange, le maternent en lui apportant chaque jour du poisson.

La ville a vu naître Milon (de Crotone), colosse qui vainquit six fois aux jeux olympiques. On dit qu’il était capable de courir avec un taureau sur les épaules et de manger la bête en arrivant. L’Italie est  un livre de contes des mille et un jours.

La vieille ville est un dédale de ruelles où se déroule la comédia del arte de la vie des italiens. Bavardages et interpellations de portes à balcons -et inversement- sous les fils garnis de linges multicolores, aïeuls désœuvrés se promenant au milieu d’une marmaille  piaillarde, mamma appelant leurs gamins, vendeuses vantant la marchandise. Ça crie, se chamaille et rigole à toute heure. Ambiance d’un pur bonheur de vivre, qui contraste avec les avenues modernes, où le froid ne vient pas seulement du vent glacé qui se lève et  nous garde, attachés quelques jours au port.

EN NAVIGATION DU 18 AU 20 AVRIL.

D’accord, nous avions épuisés les charmes de Crotone, mais on aurait pu éviter de naviguer vent debout! Le capitaine doit assumer tout seul la marche du bateau, car je suis trop malade pour faire autre chose que de suçoter ma bouteille de rhum et de grignoter mon quignon de pain. Mais c’est lui  qui l’a voulu! Sous ma couette, je rêve. Je n’en sors que pour alimenter mon capitaine et vérifier qu’il est toujours à bord, pas rapté par une sirène ou une vague traitresse. Il apprécie d’être protégé par la capote du cockpit et le ciré, mais le temps est si mauvais qu’il jettera l’ancre dans la baie de Saint Georges, tout croûté de sel, les yeux rougis pas le manque de sommeil, les mains glacées et gercées par le froid. C’est un vrai navigateur,  responsable et conscient, fort et résistant, Lui ! S’il veut jouer à Moitessier son idole, et croire qu’il traverse les cinquantièmes rugissants, c’est son affaire.

GRECE – CORFOU (ou Kerkira) LE 20 AVRIL

Pays mythologique par excellence,  il devrait nous garantir soleil et douceur. Il nous assure que ses lieux divins portent trois noms (anglais, démotique ancien et grec d’aujourd’hui) et parfois désignent sous un même nom deux lieux différents, que “non” se dit en hochant la tête comme pour dire “oui” et inversement, que l’on peut communiquer facilement en anglais. On devrait bien s’y amuser.

Pour l’heure, la baie est inconfortable par mer houleuse. Il faut contourner l’île de Corfou pour entrer dans le port. Ça prend toute une journée et les hirondelles et canaris qui ont partagé notre petit déjeuner en quittent  le bord. Le confort à quai n’y est pas meilleur mais nous devons sacrifier aux formalités payantes d’entrée dans le pays, et on en profite pour acheter la brioche traditionnelle de Pâques avec son gros œuf rouge au milieu, la koulovria, du nom du rocher de Kolovri de la baie de Paléokastritsa. Il serait le navire d’Ulysse transformé en rocher par Poséïdon. Vous avez dit “mythologie” ? Moi, je trouve que le gâteau ressemble à une couleuvre lovée. Derrière la citadelle vénitienne de la ville, le Palio Frourio, un quai désert. Chic ! On déménage pour y accoster. Un carnet à souche surgit en courant derrière une moustache noire et sévère. Vite, fuyons l’encaisseur de tourner en rond ! Nous préférons ancrer dans la baie, et faire des transbordements en annexe, quitte à acheter de la chaîne en supplément pour la sécurité du mouillage (les ferry y lèvent le clapot, comme partout).

L’histoire européenne (italiens, turcs, français, anglais l’ont possédée) de Corfou est inscrite sur les murs de la ville. La mythologie (Nausicaa, la déesse aux bras blancs y amena Ulysse dans son jardin enchanteur) se lit dans le blanc des falaises calcaires, la chaux des maisonnettes, le vert des magnolias et des forêts d’oliviers, le bleu du ciel et de la mer. La promenade du Kanoni (canon) est un peu longue dans la luxuriante végétation mais elle en vaut la peine. On y voit le monastère des Vlachernes sur son îlot, la première carte postale du monde grec, et l’île de la souris qui cache dans sa verdure une jolie chapelle blanche . Par précaution, nous n’avons pas bu à la fontaine sacrée de Kardali. Cela ne veut pas dire que nous ne reviendrons pas à Corfou (il faut y boire pour y revenir).

PARGA LES 23 ET 24 AVRIL

La chaleur printanière est bien là sur cette côte rocheuse, mais pas le vent, ou bien il vient de face, peut-être à cause de la proximité de la montagne du continent. L’escale d’IGOUMENISTA ne nous laissera pas un bon souvenir : on a abîmé le régulateur d’allure au quai, secoué par la houle des ferries. Le mouillage était plus confortable. On lui préfère largement le petit village blanc de Parga, au creux de bois de pins et d’oliviers,  dominé par sa citadelle vénitienne. Orangers et citronniers festonnent sa jolie plage. Nous allons laver notre linge à la fontaine de l’anse de Vargas. Un vrai plaisir.

ILE DE PAXOS LES 25 ET 26 AVRIL

Nous allons de merveille en merveille, et peu importe les cinq heures de navigation au moteur. Deux îlets ferment la baie de Gaïos et ne laissent qu’un étroit goulet pour accéder à l’île de Paxos. Le minuscule port est bordé de maisons colorés en pastels. Le silence qui y règne appartient aux oiseaux. Tout semble petit ici, comme dans un pays pour des nains. La route que nous suivons à vélo pour aller voir le port de Lakka est luisante et odorante des olives écrasées. Des petites chapelles chaulées s’ouvrent à tous. Le printemps fait éclater la verdure des couleurs des fleurs des champs. C’est superbe. Au soir, les enfants rient des pétards qu’ils font éclater sur le quai.

ILE DE LEUCADE LES 27 ET 28 AVRIL

Ni vent ni ciel ni mer ni horizon  pour s’y rendre. Juste le moteur, le compas et la corne de brume pour ce brouillard épais qui nous cache jusqu’au canal de Levkas qui ouvre sur la lagune. L’île, une montagne de mille mètres couverte d’oliviers,  n’ en est plus une, elle  est reliée au continent. Pour ancrer dans la baie de Nidri, on dépasse un archipel d’ilots parmi lesquels se trouve celui d’Onassis. Infini des bleus et verts retrouvés, douceur de la température, limpidité de la lumière, discrétion de l’habitat joliment peint, mer étale qui ne fait que caresser l’ourlet des plages, tout cela créé une ambiance délicieuse.  Un goulet relie cette baie à celle de Vliho, tout aussi enchanteresse. Nous devons prendre une décision, l’ouest ou le sud,  Athènes par le golfe de Patras pour voir Delphes, le cap Heraion et le canal de Corinthe, ou le tour du Péloponnèse avec Olympie, le golfe de Messine et Mistra.

ITHAQUE LES 29 ET 30 AVRIL

C’est le vent qui décide pour nous. Va pour le sud. Ithaque, la patrie d’Ulysse, un double massif montagneux relié par un isthme,  ne se laisse pas approcher facilement. On a raté les ports de Frikès et Pioni dans la brume et nous débarquerons à Vathy sous le soleil revenu. Impossible d’engager une conversation avec le voilier français qui suit la même route que nous. Ils nous snobent…. Les charmes du bourg planté de treilles et de sa côte dentelée de criques dorées, de ses verts vallons ne sont pas inépuisables. Nous avançons jusqu’à l’anse de Saint André, un abri sûr pour la nuit et mon premier bain de l’année.

ILE DE CEPHALONIE DU 1ER AU 4 MAI

Près de Sami une source  nous ravitaillera en eau (notre réserve de cent vingt litres ne nous permet que de tenir douze jours), et pas en vin de Samos comme le croyait Popeye. Hélas, l’eau fait défaut aussi : la source est tarie ! Il faut aller au village, à cinq nautiques de là. Nous  traversons une nappe de minuscules cnidaires bleues, signe de réchauffement de l’eau. Le tremblement de terre qui a secoué toute la mer Ionnienne en 1953 n’a pas épargné le village. Sa reconstruction est une catastrophe.

Rien ne nous presse. On suit le vent qui nous repousse vers le nord, jusqu’à FISCARDO que nous avions raté. Il aurait été dommage de ne pas voir ce joli petit port tranquille, digne d’une peinture naïve. Une citadelle vénitienne en ruines y surplombe à peine les fleurs de prairies que les habitants coupent pour orner leur porte le jour de la fête du travail. Comme l’aiguille du baromètre descend, nous montons sur nos vélos pour parcourir les oliveraies centenaires jusqu’à ce quelles soient remplacée, en haut des collines, par les cyprès pliants sous le vent. Blanc des galets des calanques, blanc des chapelles, blanc des fleurs de seringa embaumant l’atmosphère, blanc de coques renversées des barques sur la plage. Ça nous change du bleu de la mer et du ciel.

ZANTHE DU 5 AU 7 MAI

Quand l’aiguille du baromètre remonte, les ancres aussi. La belle journée de mer a failli se terminer en drame de nuit : une digue affleurait à peine dans l’avant port et n’était pas signalée sur nos cartes, ni balisée. C’est au bruit du clapotis que je l’ai détectée, et, heureusement, Popeye a réagit à mon ordre de demi-tour.

La “fleur du levant”  a été saccagée elle aussi par le tremblement de terre et s’est recontruite façon moderne. Beurk.  Elle se butine à pied jusqu’au “kastro”, vieille citadelle vénitienne à cent mètres au-dessus de la mer, à vélo dans la plaine pour aller plus loin. Mais bientôt elle est si lavée par les trombes d’eau des orages que nous resterons confinés dans le carré. Nous sommes dans le domaine des “hurl’haubans” dit Popeye. Dans le port, les bateaux dansent le fox-trot au risque de casser leurs amarres. J’ai une pensée pour le campement des romanichels, aperçu dans notre balade. Une autre, qui est plutôt une question, avec Popeye, pour l’orientation de notre voyage. Persistons nous vers le Péloponnèse ? Le vent dit oui.

KATAKOLO DU 11 AU 17 MAI

Jour après jour, le grec utile rentre dans nos petits crânes. Kalimera est le bonjour, fournos est la boulangerie, ragou le rôti,  logariasmo l’addition, kou dé pié le…coup de pied! Les signes de croix perpétuels des grecs ne nous amusent plus et on ne les envie pas d’égrener en permanence leur chapelet pour se déstresser. Nous, on est cool et notre coque de noix aussi. Beaucoup trop. Il faudrait caréner pour décrocher tout ce qui ralentit notre allure.  Derrière le brise-lame de huit mètres de haut et de sept cent mètres de long qui n’abrite finalement qu’un tout petit village avec sa gare de trains, il est possible  de hisser La Masia sur le quai. Un autre voilier français occupe le quai. C’est celui de Christian, photographe, Aurore son épouse et “Baby” leur enfant de deux ans. Ils ont laissé leur vie parisienne sur une péniche pour errer sur Skool Gwen un ketch de quatorze mètres. Nous passeront de bonnes soirées avec eux, et une fois, nous avons tous été invités à une réception sur un cargo turc. Nous partageons les poissons que les pêcheurs du port nous donnent généreusement. Marcos, le skipper d’un voilier charter de passage  nous explique que le Meltemi, ce vent qui balaie régulièrement la Grèce en été, sera là le 15 juin cette année. Méfiance, il est l’égal du Mistral ou de la Tramontane.

Olympie est à 35 km de là et on pourrait emprunter le train de deux wagons qui y mène. Pour la balade, nous pédalons sur douze kilomètres jusqu’à Piergos avant de nous hisser sur le rail. Au retour, nous profiterons mieux du décor luxuriant et coloré de la campagne en pédalant les 35 km.  Le sanctuaire de Chronos  est en vrac et vidé de ses trésors les plus transportables. Des centaines de colonnes sont à terre (à cause du tremblement de terre ?). Il faut beaucoup d’imagination pour imaginer Hercule, fils de Zeus, au milieu des cours de gymnastique et d’athlétisme qu’il a instaurés en l’honneur de Pélops, premier prince du Péloponnèse. ( vous suivez ?). Aux premiers temps des jeux olympiques qui couronnaient les entraînements -une douzaine de disciplines étaient représentées – il n’y avait rien d’autre à gagner qu’une couronne de laurier. Les temps ont bien changé! Ces jeux servaient aussi à régler des affaires dans le pays car l’organisation demandait nombre de métiers, de l’ambassadeur aux architectes en passant par les cuisiniers.

Gianis -les hommes se nomment presque tous ainsi ici- a perché La Masia sur un ber avec sa grue. Nous  jouons quelques jours au “baron perché” car nous avons, en plus du nettoyage et de la peinture, de la réparation à faire. Il nous reste du temps pour des balades et je vous propose une devinette qu’elles m’ont inspirée : je suis la plus vieille le matin, et la plus jeune le soir. Qui suis-je ? Moi même, dans le bus qui nous trimbale et s’arrête là où on le désire. Un passager a offert à notre chauffeur un bouquet de fleurs qu’il dépose dans le vase prévu devant le volant. Tous se signent à chaque carrefour où dans des lieux d’accident, devant les églises et les cimetières.

PYLOS LES 19 ET 20 MAI

La large baie de Katakolo s’efface à six nœuds de moyenne. Nos travaux sont payants. A ce rythme, il n’est pas question de pêcher à la traîne. La pêche, c’est comme la photographie. Ou bien on se balade, ou bien on pratique.  Nos amis nous manquent déjà. Il n’est que l’éloignement -ou la disparition- pour donner de la valeur à toutes ces choses et tous ces gens de notre quotidien. Tout n’est pas toujours mieux ailleurs, mais l’ ailleurs attire comme un aimant. L’être n’en n’est pas à une contradiction près.

Une belle allée de pins monte à la citadelle turque en cours de restauration, et de refleurissement par les jardiniers. La saison estivale est proche qui ne se contente pas des fleurs des champs gratuites. Au musée qui fait étalage de superbes poteries, nous rencontrons des charentais qui circulent en camping car. Nous prenons rendez-vous pour visiter ensemble la citadelle franque le lendemain.

METHONI LE 21 MAI

Le vent est parti souffler ailleurs et c’est le moteur qui nous rapproche de la forteresse vénitienne avec sa tour pentagonale Bourdzi. Deux bastions imposants défendent la petite bourgade au-delà de la contrescarpe. Ils ont vu se disputer les Chevaliers de Malte, les vénitiens, les génois, les turcs et finalement les français qui ont tenté de retaper le lieu, avec les grecs.

KORONI LE 22 MAI

Avec Méthoni, sa citadelle de schiste était une des deux prunelles de Venise. Son accès, cerné de hauts murs  ponctués de tours carrées, nous oblige à monter des centaines de marches. Du monastère byzantin qu’elle abritait ne reste que la chapelle de la basilique. Les maisons blanches aux tuiles roses du village, croulent sous une avalanche de lianes fleuries. Les pêcheurs ont préparé leurs paniers de palangres qui sèchent au soleil.

LIMENI LE 23 MAI

Y an mar d’entendre le moteur Yanmar, mais le moyen d’avancer autrement qu’avec le moteur quant le vent fait défaut ? Je lis un récit d’Annick Van de Wiele, une des premières femmes qui a décrit sa vie à bord avec son mari. Je mesure le progrès technique quand elle dit se battre avec le matériel contre les éléments. La Masia est équipée d’un étai à enrouleur pour le génois et les prises de ris sont facilitées, le pilote automatique évite bien des heures de barre, le GPS nous épargne les fastidieux calculs de navigation.

La baie de Limeni échancre une côte abrupte de calcaire, rectiligne et sans plage. Des buissons ocre, orange et verts coiffent les falaises. La brise thermique n’est pas un pet de nonne ici ! Il faut que l’ancrage soit sérieux pour abandonner le bateau et visiter le village Aéropolis -qui ne méritait pas le déplacement d’ailleurs-. Lémini -pardon Liméni-  avec ses dix maisons et sa taverne, sa taverne surtout, m’inpire une chanson :

Je suis tombée par terre, c’est la faute à l’altère

Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à l’ouzo.

MEZAPO LE 24 MAI

L’ancre a dérapé à cinq heures de matin. Un fort vent d’ouest entre dans la baie qui s’ouvre à l’ouest. Si près d’un cap, le mieux est d’aller habiter de l’autre côté. Au large, il y a du bon vent et….un bond du vent qui tourne à cent quatre vingt degré ! Il s’essouffle vite, pour repartir soudain comme un TGV à vingt nœuds de vitesse venant du sud-ouest et glacé ! Entrée en gare ? Il s’arrête. Non, il revient, mais tout doux et du sud cette fois. C’est à n’y rien comprendre. Naviguer ainsi devient un calvaire. Les empannages -engueulés- se succèdent avec les réglages de voiles. Hisser, ferler, tourner la clé de contact du moteur, on n’en finit pas. Avant de perdre le nord, allons dans la baie de Mezapo ouverte au nord. Il semble que le vent n’en vienne pas. Elle est moutonneuse mais, tout au fond, dans un tout petit bassin portuaire naturel encombré de trois barques, l’eau semble calme. Des anneaux de fer sont incrustés dans la falaise qui prolonge l’anse, et faute d’y pouvoir entrer, on s’y amarre avec l’aide du tenancier du troquet qui étale sa terrasse en haut de la falaise. “I am a fisherman, no problèm” nous répète le bonhomme inlassablement avant de nous inviter à boire l’ouzo.  L’eau de jade sous les coques blanches ajoute au décor enchanteur mais nous sommes méfiants. Le vent force et fait tosser l’avant de La Masia contre la falaise. A regrets, il faut partir et ça n’est pas facile avec l’ancre coincée dans les rochers. Enfin libérés, on regagne le large qui s’agite sous des vents tournants. Nous sommes tout au bout du Péloponèse qui a la forme d’une main et dont le majeur est un long cap. Passé le cap Matapan (ou Tainaron, on ne sait trop) on imagine que le vent sera plus négociable. Deux autres voiliers font route à l’est comme nous.

La baie de Port Kayo a l’air charitable pour des voiliers en perdition qui ne savent plus où se tourner pour s’abriter. En forme de trèfle à trois feuilles elle est occupée par toute une flotte qui courbe la coque sous les rafales des vents rabattants. Il faut ancrer double. Contre mon avis, Popeye tient à repérer et signaler son amarrage avec des pare-battages. Notre première nuit dans ce lieu n’appartiendra pas à Morphée. L’aiguille de baromètre a pris de la bande et désigne obstinément le plancher de la cabine. L’alarme de dérapage fonctionne par deux fois, et par deux fois nous devrons affronter les bourrasques de vent chargées de pluie glaciale dans le noir complet pour ré assurer le bateau sur les fonds sableux de la baie. A la troisième obligation de relancer le moteur pour avancer La Masia et remettre les ancres à l’eau, le moteur cale ! Le vent nous pousse hélas vers la plage, et impossible de remettre le moteur en route. L’hélice a dû trouver un bout de câble qui nageait entre deux eaux et s’y entortiller. Je me jette sur la radio pour quémander du secours. En vain, aucune radio n’est en veille. Du cockpit, je hurle plus fort que le vent mes “may day, SOS, au secours, help” sans plus de succès. La Masia se rapproche dangereusement des rochers et commence à se coucher. Popeye a jeté l’annexe à l’eau dans le but d’arrimer son voilier au lampadaire de la plage pour lui éviter de riper vers les rochers. Le plus des rouleaux de cordage qu’il a pris s’en emmêlé et trempé. Popeye, malmené par la houle qui déferle n’en peux plus. Je vois arriver dans l’eau noire des gilets de sauvetage. J’imagine un naufrage quand je vois le skipper du gros voilier voisin mettre son annexe à l’eau pour nous porter secours. Il nous avait envoyé un orin garni de gilets de sauvetage pour relier notre bateau au sien, et voyant sa manœuvre dédaignée par Popeye, il se déplace lui-même. Il était temps ! La Masia bien attachée au gros voilier, est tirée vers l’avant et se redresse grâce au moteur puissant de notre sauveur. Popeye, avec son annexe, va relever ses ancres inutiles pour les replonger loin dans la baie. Une fois qu’elles sont accrochées, et débarrassées du pare-battage qui les faisait se soulever, il remonte à bord pour réduire la longueur de  leur cordage. Ces manœuvres ont duré toute la nuit, nous ont trempés, glacés et épuisés. Popeye surtout, presque nu dans le vent et sous la pluie. Je le réchauffe d’une soupe bouillante. Pendant qu’il s’habille, un jour blafard se lève. Il est six heures de matin. Nous dormons enfin jusqu’à midi.

Au réveil, la situation n’a pas changée mais nous sommes bien ancrés. Du mauvais temps est attendu pour la journée. Ah bon ? Ce que nous avons subi n’en était pas ? Ça promet ! L’abri côtier continu d’être secoué. Il en tombe des averses ! Jusqu’à la nuit. Au matin, le baromètre sort de sa torpeur, la mer se calme, il bruine.

GHITION ? GITHIEN ? GYTHEON ? LES 29 ET 30 MAI

C’est bien un cordage qui a empêché notre hélice de tourner. Pour une fois, nous sommes heureux d’entendre tourner le yanmar, une fois délivré. Les voiliers quittent la baie un à un, à la recherche du soleil qui finit par arriver avec un gentil zéphyr qui nous faire regagner le port au tarif hélas exagéré. On y expédie nos formalités d’usage : pleins, lessives, courses, et paperasses. Un bus fatigué et fatigant nous amène visiter SPARTE, capitale de la Laconie qui se nommait à l’origine, Lacédémone.  La ville faisait partie, à l’époque Mycénienne, du royaume de Ménélas. La route traverse une superbe campagne d’oliviers dominée par les sommets du Taygète. Mais la ville, pourtant chargée d’histoire puisqu’elle subjugua toute la Grèce de la valeur de ses soldats, les Egaux, et de son organisation, nous déçoit. On imagine mal les égaux y vivant frugalement, encasernés depuis l’âge de sept ans, occupés uniquement à s’exercer au combat et à la danse guerrière la Pyrrique. Une légende dit qu’un adolescent affamé vola un renardeau et préféra se laisser dévorer le ventre par l’animal caché sous sa tunique plutôt que de laisser découvrir un vol qui l’aurait fait punir très sévèrement. Tel Léonidas, il devait obéir aux ordres “sans hésitation ni murmure” (au singulier). Les jeunes filles du coin  choisissaient parmi eux les meilleurs reproducteurs…..

Heureusement, MITHRA OU MISTRA LA MORTE, n’est qu’à six kilomètres de là, avec ses fières ruines bâties sur un piton de six cent mètres de haut. La forteresse du chevalier franc Guillaume de Villehardoin a pourtant été prise. Démolie, puis reconstruite avec les ruines byzantines de Sparte, les Despotes (fils ou frères des empereurs byzantins) en avaient fait la “Florence de l’Orient” par le rayonnement culturel et politique qu’ils lui donnèrent.

La ville basse comme la ville haute, toutes deux construite de briques roses et de tuiles “canal”, a ses splendeurs. Les cascades de maisons en ruine n’abritent plus que des sédums roses, des coquelicots rouges et des laiterons jaunes, mais les cyprès et les pins parasols leur rajoutent une belle élégance qui va bien aussi  aux monastères, églises, cathédrales et palais qui dépassent des toitures. Toute la journée nous arpenterons les durs chemins qui serpentent à la verticale entre les murs de pierre de craie jointés à la terre rouge, parfois incrustés de briques. Les style byzantin et cistercien adoucissent le relief de leurs dômes et de leurs arcades, de leurs ogives. Les mosaïques, les fresques, tout concours à rendre ce site inoubliable et l’on maudit les bandes albanaises, les troues d’Ibrahim Pacha l’égyptien,  les russes du comte Orloff  en 1770, qui ont ruiné la cité un peu plus que le temps ne l’aurait fait.

Le président du pays est venu, en hélicoptère, célébrer la mort de Constantin Paléologue, empereur de Mistra qui, au quinzième siècle, défendit courageusement Constantinople contre les turcs. Il en aura vu moins que nous qui avons les pieds gonflés par vingt kilomètres de marche.

MONENVASSI LES 1er ET 2 JUIN

Passons l’escale de la baie de LEPILKI, son port, ELEPHONISSOS n’avait pas la moindre taverne. La vie sans mezzé ni ouzo, c’est triste. Même le séchage des poulpes sur leur fil nous manque ! Passons aussi le cap Maléas par mer totalement lissée comme au fer. Et soudain, la ville sur la face sud de son immense rocher de trois cents mètres de haut, comme une verrue sur la côte. Les français l’avaient nommé Malvoisie. Je l’aurait dite malaisée, mais, bon… Fortifiée par les byzantins au moment des invasions slaves, elle est passée entre toutes les mains, comme ses consœurs de la région. La verticalité de son architecture est encore plus impressionnante qu’à Mitra. Et elle est habitée ! Touristes, oubliez les talons aiguilles mais pas les chapeaux de paille ni les lunettes. La température n’est agréable, que par contraste, dans les églises où l’on peut se repaître des coloris et des décorations. Les lauriers- roses et les géraniums sont les chameaux de la végétation. Ils traversent l’été sans eau sur cette roche brûlante.

Avant de regagner le bord, on se ravitaille sans pouvoir échapper aux prix prohibitifs. la saison estivale est commencée. Un uniforme blanc nous attend au bout du quai. Par chance, il tombe en panne de feuille à son carnet à souches. Nous nous sauvons comme des voleurs. Et si la Turquie était moins chère ?

NAUPLIE DU 3 AU 7 JUIN

Après une nuit de repos à KIJPARISSI et un arrêt-buffet à PLAKA, nous glissons sans bruit dans la baie d’Argos, défendue sur ses hauteurs par les remparts de la citadelle de l’Acronauplie et ceux de la forteresse Palamède tout incrustés du lion de Saint Marc. Il y a encore de la place au port car la saison ne bat pas son plein. Nous en profitons pour, outre escalader les escaliers pour visiter les fortifications de Nauplie, prendre le bus qui mène à Mycènes, à vingt-cinq kilomètres de là.  Homère a raconté la tragédie des Atrides maudits par les dieux. Les ombres de Ménélas et d’Hélène, d’Agamemnon et de Clytemnestres, d’Oreste et d’Electre, de Cassandre et Priam planent-elles sur les lieux ? Oui si l’on se plante devant les quelques colonnes debout mais il y en a peu. Les murailles cyclopéennes (bâties par les cyclopes de Persée, fils de Zeus et de Danaé, nous époustouflent par leurs dimensions : huit mètres de large. De la plus riche du plus puissant état méditerranéen il ne resterait que cette citadelle triangulaire ?  Comme les musées et les collections particulières doivent être riches ! Un arrêt à TIRYNTHE qui ressemble à Mycènes, et le soleil nous gratifie d’un coucher flamboyant pour clôturer cette journée riche en émotions et images. La ville de Nauplie nous attend avec son superbe amphithéâtre de quatorze mille places où l’acoustique est exceptionnelle, et son joli sentier qui, sous les lauriers -roses fait le tour de la presqu’île. La dépouille d’Esculape, foudroyé par Zeus jaloux de son pouvoir, aurait été enterrée ici, mais où ? Il était si savant qu’il ressuscitait les morts ! Il n’a pas fait ça pour lui…….

SPETZAI LE 7 JUIN

Cette petite île du golfe Salonique est le lieu de naissance de “La Bouboulina”, sérieuse et rusée héroïne qui figure sur les billets de banque du pays. La vie de cette célébrité nationale, qui a participé entre autres au blocus de Nauplie, mérite d’être lue. Je ne m’en prive pas.  Les navettes maritimes, les pétarades des mobylettes, créent une ambiance de ruche dans ce port au quai gratuit (pour le moment ?). La sérénité se trouve au village de BALTEZA, petit port à l’embouchure de la rivière. Les maisonnettes blanches aux jalousies joyeusement colorées s’y mirent dans l’eau calme et bleue.  Pas pour longtemps hélas. Les mobylettes arrivent ou partent, les gens se réveillent et s’engueulent (ou se parlent un peu fort ?), les barques de pêchent se mettent en branle, l’eau se trouble à leur passage. Vite, fuyons.

HYDRA LES 8 ET 9 JUIN

Un “louvoyage” entre les îles -on a l’impression de rouler sur une avenue géante bordée d’îles- l’entrée du port sera délaissé pour le mouillage, affaire d’économie. Ce n’était pas une bonne idée. Vent inconstant qui nous fait balader au bout de la chaîne d’ancre, houle résiduelle des ferries et autres, dérapage de l’ancre, et voilier allemand qui vient s’emmêler dans notre chaîne. C’est est trop quand le vent forci. Popeye arrive à glisser La Masia en force entre deux bateaux dans le port surchargé. Culotté !Notre voisin connaît bien Francis et Florence de TomBombaldi. On en discutera toute une soirée.

Nommée la “petite Angleterre” pour la puissance de sa force navale au temps où  les navires se construisaient en bois, l’île n’ouvre plus que des boutiques de luxe pour assurer son existence. Les forêts ont disparu et les bateaux se construisent en fibre de verre. L’urbanisation a gagné sa campagne montagneuse et elle doit importer de l’eau pour ses habitants, faute d’en fabriquer elle-même. Dieu, du haut de son monastère fiché sur la colline, veille.

KEA LES 10 ET 11 JUIN

Dans notre “odyssée”, nous ne verrons pas d’”aube aux doigts de rose” comme Homène dans la sienne (il avait peut-être abusé d’hydromel ?). Ce sont plutôt les crépuscules qui sont colorés.  La mer Egée est encore bien calme pour cette navigation dans l’archipel des Cyclades. Profitons-en, la saison estivale se pointe avec ses déferlements de touristes, parmi lesquels beaucoup d’allemands, et de vent. Le badigeonnage traditionnel des chapelles et des bordures d’ouvertures des maisons a débordé sur les façades et les bordures de trottoirs. Les articles pour touristes s’étalent sur tous les murs, enlaidissant le décor. Kéa a un peu échappé au massacre. Pour combien de temps ? Couverte de moulins désaffectés aux ailes ruinées, l’île cache sa capitale au centre, au milieu des vergers. Une route mène à un lion de six mètres de long taillé dans le rocher par on ne sait quel artiste il y a des siècles.

SYROS LES 12 ET 13 JUIN

Nous retrouvons les automobiles à Armoupoli dans la capitale des Cyclades après une navigation épuisante en manœuvres. L’”île du Pape” pour son catholicisme fervent, la “Manchester grecque” pour son activité industrielle, s’endort sous les yeux d’Hermès, dieu de commerce. Elle ne se réveille qu’en période estivale.  Vestiges de ses activités florissantes, les lourdes maisons néo-classiques du centre ville sont un peu défraîchies, mais font galante compagnie à la réplique de la “Scala de Milan”  où se donnent encore des concerts. La spécialité du pays est le loukoum. Les turcs sont aussi passés par là.

MYKONOS DU 14 AU 17 JUIN

Sur notre route vers la Turquie, ce haut lieu du tourisme ne nous attire que par son esthétique tellement étalé dans tous les guides. Au passage, l’île RHENEA nous retient à déjeuner avec ses airs polynésiens, palmiers, plage blanche et eau émeraude. Juste en face -mais nous ne pouvons y débarquer qu’en “promène-couillons”, c’est la loi-  L’ILE DELOS, où sont nés les jumeaux Artémis et Apollon de Leto et Zeus, nous montre le ciel de ses colonnes de marbre. Quoi le ciel ? Il est bleu comme d’habitude, non ?

On aurait dû se méfier. Nous sommes le 15 juin. Le vent se lève. Il fraîchi, pousse La Masia et fait déraper l’ancre. Le temps de rejeter l’ancre et le ciel devient noir. Les rafales font plier le voilier, lever un vilain clapot. Courons aux abris….Nous ne sommes pas les seuls à avoir ce réflexe, mais par chance, nous arrivons avant la cohorte qui s’engouffre dans le port et trouvons une place. Heureusement que nous avons fait des progrès dans le maniement. Le méli-mélo de cordages, chaînes d’ancres, et bateaux bord à bord semble inextricable, mais Popeye est le roi de la manœuvre. Celles de la ronde fracassante des ferries détruit tout le charme de ce qui fut autrefois un joli village mais qui a grandit pour devenir une véritable ville touristique. Les petites unités aussi font la ronde. Or l’amarrage est à l’ancre et les skippers inexpérimentés (et) ou insouciants. Chaque départ se solde par le relevage de toutes les ancres, libérant les bateaux qui ne veulent pas partir. Il faut impérativement les ré amarrer pour qu’ils ne s’entrechoquent pas.  Pour replonger l’ ancre de notre voisin absent, Popeye doit mettre l’annexe à l’eau et ramer jusqu’au milieu de port.  Son travail harassant ne lui a même pas été reconnu et il n’a même pas récolté de remerciements. Impossible de quitter le port. Un autre voisin entame des manœuvres de départ. Il arrache notre ancre. Popeye repart avec son annexe pour remettre de l’ordre….et se fait crever l’annexe par l’ancre de bateau en partance ! Il coule, avec son annexe, son moteur et deux ancres  ! Un plaisancier vient heureusement à son secours avec sa propre annexe. Ouf ! Mon capitaine est sauvé ! Et que croyez-vous qu’il a obtenu pour son annexe crevée ? Un kit de réparation !!!!Il y a vraiment des gens sans gêne, sans savoir-vivre et de mauvaise foi ! On ne veut pas faire de vieux os dans ce port infect mais on ne peut pas le quitter sans visiter les lieux. Profitant de la sympathie de français qui viennent accoster, nous sautons à terre pour voir si les cartes postales ressemblent au décor. L’anse de Limari avec ses barques colorées, les petites places plantées de caroubiers ou poivriers, les chapelles ex-voto   (340 ?) valent-ils l’envahissement ? Tout ce qui touche au tourisme de masse a des effets pervers. L’île est abandonnée aux touristes.

ICARIA LES 18 ET 19 JUIN

Une navigation de quatorze heures cap à l’est, sans le moindre souffle de vent,  nous attend derrière la digue. Popeye a mal dormi de n’avoir pu obtenir de dédommagement pour son annexe crevée.  L’île d’Icaria ne fait pas partie des Cyclades et son port d’Hagios Kyrikos n’est pas un village de caractère. Tant mieux, ainsi,  il est abandonné des touristes, lui. Il est dommage qu’il le soit aussi des autorités qui ne nettoient pas l’endroit de ses carcasses de voitures.  Sa population, comme son habitat, est âgé, et donc n’intéresse personne.

FOURNI LE 20 JUIN

Perdue au milieu d’un archipel de rochers noirs du Dodécanèse, l’île n’a qu’un petit port aux quatre tavernes sans prétention, veillés par quatre moulins sans ailes.

Durant note déjeuner, un caïque de bois verni s’avance pour un amarrage le long du quai. Son skipper est seul à la manœuvre. Il court et saute de l’avant à l’arrière de son long bateau de vingt mètres. Écossais roux et longiligne, il a beaucoup d’histoires de mer à raconter, mais nos routes ne font que se croiser. Dommage, il est très sympathique.

SAMOS DU 21 AU 23 JUIN

Notre coureur des mers  est parti comme un gentleman,sans un bruit ce matin.  En quittant le port à notre tour, nous croisons le ferry auquel nous avions pris la place.  Notre navigation sera difficile par ce vent capricieux qui passe de l’allure du TGV à celle du tortillard.  PITHAGORIO  se profile à notre grand soulagement. Elle est la ville du célèbre mathématicien qui avait aussi des talents en sculpure. L’île est aussi riche de la naissance d’Epicure, le physicien philosophe. Mais au grand regret de Popeye, elle ne produit pas de vin de Samos. Ce vin vient d’un autre Samos, celui de Turquie. Nous ancrons dans la baie , à côté d’un dériveur français, Mimosa. Seul à bord, son skipper chercher une équipière.. Avec lui nous parcourons le tunnel d’Eupalinos, bel ouvrage antique d’un kilomètre trois cents qui servait  de canal et d’échappatoire en cas d’attaque, construit par creusement à partir de ses deux sorties (si ce n’est pas de la mathématique, ça !). Cette étape est la dernière de Grèce. Demain, nous devrons satisfaire aux formalités d’entrée en Turquie. Pour naviguer dans ce pays, nous n’avons pas beaucoup de documents. Nous achetons les cartes au fur et à mesure de notre avancée. Les “water pilot”, livres de navigation faits par les anglais donnant des informations sur les ports, sont hors de notre bourse. Nous en photocopions des pages sur ces bouquins prêtés par les capitaines des bateaux rencontrés qui en possèdent. Il  n’existe pas de livres pratiques français pour les remplacer.

KUSADASI (dire kouchadassi) LES 24 ET 25 JUIN EN TURQUIE

La porte d’entrée obligatoire, pour nous, du pays, n’a aucun charme. Sa forteresse antique a disparu sous les teeshirts des devantures. Sa marina  moderne a des prix modernes. Une chaleur étouffante y règne pendant que nous trépignons pour obtenir, dans l’ordre, les tampons des cinq visas obligatoires. Une manière de nous inciter à payer un lampiste qui, moyennant finances, les obtiendra en un temps record. Le vélo de Popeye fera la navette, mais on ne paiera personne et on obtiendra notre visa pour poursuivre notre périple par une première étape : SIGHACIK. C’est un ancien village fortifié dont il reste un fortin triangulaire flanqué de trois tours monumentales.  Des femmes en sarouel circulent nonchalamment entre les maisons basses. Nous jetons l’ancre dans la baie où se jette une rivière qui traverse une prairie en serpentant.

PORT MERSIN LE 26 JUIN

Vaste bassin circulaire habité uniquement par d’énormes bigorneaux dont nous ferons un régal, c’est une escale de silence et de bout du monde.

GRECE – ILE DE CHIOS DU 27 AU 30 JUIN

Premier des zigzag entre la Grèce et la Turquie, nous sommes chez les “chiotes” et ce n’est pas reluisant. Maisons lépreuses marquées du tremblement de terre de 1881, port mal protégé du clapot, visages fermés des autochtones au passé lourd (vingt mille de ses habitants ont été massacrés par les turcs en répression du soulèvement de Samos, le reste étant réduit à l’esclavage ou s’étant suicidé). Nous louons une moto (amortie par la location, mais sans amortisseurs, c’est certain) pour visiter l’ile et rentrons fourbus par les cahots. La campagne ne cultive même plus le mastic, résine aromatique qui sert à la fabrication du raki, mais laisse s’ériger des villas de vacanciers. Les vieux  moulins ne servent plus que de repères aux chèvres noires, et la citadelle, n’ayant plus rien à défendre, s’effrite.  A Pirgi, les façades à damiers et dessins géométriques noirs et blancs tentent de donner une bonne figure au village qui s’anime sur le soir des “chiotes” qui “font le paséo” sur les quais du port.

Nous complétons notre collection de documents grâce à des plaisanciers américains, au voilier Anda connu à Monastir et retrouvé à Malte, de passage à Chios comme nous. Nous décidons d’aller voir Istamboul.

ILE DE MITYLENE OU LESBOS LES 1 EET 2 JUILLET

Son port, Plomarion, aux sympathiques maisons de pierres aux volets de couleur, fait face à la côte turque. Nous progressons vers le nord du pays en contournant l’ile par l’ouest, brûlée de soleil. Un forêt fossilisée y est emprisonnée par un haut grillage.  La nuit est douce à Sigri.

TURQUIE – BOZCADA LE 3 JUILLET

L’ile fait face au détroit des Dardanelles et est, en principe,  interdite d’abordage. Le petit port au pied de la citadelle est trop joli pour que nous le dédaignons. De plus, les commerces du village offrent des denrées aux prix sympathiques. Quitte à finir dans des geôles truques, nous montons à l’assaut de la citadelle.  Un exhibitionniste s’arrange pour que je vois tout  son attirail, mais son service trois pièces  me laisse de marbre. Seules ses acrobaties me font sourire…..

CANAKKALE LES 4 ET 5 JUILLET

Popeye me raconte l’histoire, amusante, de ce plaisancier “d’occasion” qui descendait la Seine de Paris à l’Atlantique, sans prendre la précaution d’arrimer son bateau à la rive lors de la renverse du courant. La Masia glisse en silence dans un courant qui la déporte, sans que l’on s’en rende compte,  vers la terre. L’arrêt est brutal. La quille enfoncée jusqu’à la garde, le voilier n’avance plus et commence à giter. Les fautes de navigation ne pardonnent pas. Popeye ne voit d’autre solution que de mettre l’annexe à l’eau, de tirer, grâce au moteur de l’annexe, le mat par la drisse, pour faire encore plus giter la coque et la dégager du sable, puis, au moteur, de faire glisser le bateau vers des eaux plus profondes. Plusieurs manœuvres se révèlent vaines et le désespoir commence à nous gagner dans ce désert de sable et d’eaux peu profondes, quand un bateau à moteur se fait entendre au loin. Un autre moteur rugit derrière le premier bateau que nous voyons arriver vers nous. Des pirates ? Non ! Ce sont des sauveurs qui nous tendent des cordages et nous tirent en eau libre après de longues manœuvres difficiles ! Nous avions imaginé le pire et nous sommes délivrés de notre peur. Ces pêcheurs charitables ne nous demandent rien pour le prix de leur service, mais Popeye fait un paquet de ses cigares et le lance dans leur embarcation. Ce n’est qu’une toute petite marque de notre reconnaissance. Nous sommes tellement soulagés de voir encore défiler les vertes collines du détroit ! On y aurait bien accosté pour grimper à l’assaut des châteaux crènelés posés sur la colline entre les villages posés au pied des minarets, mais il faut amarrer au port, situé sur la rive droite, malgré son manque de charme. Les petits marchands me proposent de tout, mais c’est de pain dont j’ai besoin car je n’ai pas eu le temps d’en faire avec l’épisode échouage. Dimanche sort les familles qui se baladent avec le transistor sur l’épaule et le sandwich à la bouche. Les rengaines orientales polluent l’atmosphère.

GELIBOLU LE 6 JUILLET

Il prend des risques mon capitaines de partir la nuit dans le détroit des Dardanelles bourré de bancs de sables plus ou moins signalés. Le courant contraire force notre marche en crabe.  Pour entrer dans le port, la quille talonne plusieurs fois. Sur les quais, d’énormes parasols protègent de larges plateaux d’osier peints en rouge contenant de petits poissons. Entre des piquets, sèchent des colliers de poissons qui dégagent une odeur âcre. Ce sont les enfants qui tiennent les commerces en ce milieu de journée. Les vacances n’ont pas la même valeur que chez nous.

L’eau de la mer de Marmara est tiède, très salée et émeraude. Les dauphins nous font un bout de route. Pas question de relâcher l’attention au milieu de ce défilé de cargos russes. La boîte de biscuits diminue au fil des heures de quart jusqu’à l’arrivée, car le GPS, notre seul système de navigation en l’absence de possibilité de navigation à l’estime à cause des courants, a décroché. Cette côte, avec ses villages et ses minarets ne nous “parle” pas car nous la découvrons tous les deux. La nuit se prolongeant d’un épais brouillard, c’est dans l’angoisse d’un échouage et d’un accrochage avec un autre navire que nous avançons. Se tenir dans ce que l’on croit être au centre de cette mer en forme d’amande, est rendu difficile par l’opacité, les courants violents, les bancs de sables que l’on détecte et la circulation intense des bateaux. Quand le brouillard s’effiloche, l’eau a pris la couleur de la soupe à la tomate. Mais, miracle, une jetée se présente en face de nous ! Félicitations, capitaine, vous êtes arrivés à bon port à Istamboul, malgré les multiples embûches de ce parcours.

Le prix de la marina est exhorbitant, mais on peut y arriver en hélicoptère, se faire brancher téléphone et télévision et on ne doit pas pouvoir l’éviter. Filons en ville sans perdre une minute pour voir la célèbre mosquée bleue. Au bout d’une longue marche, une mosquée aux vitres bleues se présente, mais on la trouve bien ordinaire et les murs roses de Sainte Sophie ne la côtoient pas. On a beau manquer de documentations, tout le monde connaît les images principales de cette capitale. Et là, rien ne ressemble à ce que l’on croyait trouver. La chaleur de four des rues de cette ville aura raison de nous, et nous fera faire demi-tour pour constater, sur les plans donnés au bureau de la marina, que nous ne sommes pas à Istamboul mais dans sa banlieue ! Pour la capitale, il faut emprunter le train.

ISTAMBOUL DU 8 AU 17 JUILLET

L’immense métropole est coupée en trois par le détroit du Bosphore, la Corne d’or et la mer de Marmara. Les aéroglisseurs font la navette et nous ne parlons pas turc. Nous avons du temps de libre pour faire des aller-retours inutiles, et atteignons Bayoglu par hasard. Le palais de Dolmabahçé et le musée de la marine valent heureusement le voyage pour leurs dimensions et leur faste. Pour aller d’un site à un autre, nous empruntons les taxis jaunes (que nous surnommons “canaris” ), guère plus chers que le train qui nous mène tous les jours. Istamboul est un vaste marché à ciel ouvert (où j’arrive à trouver de la lecture en français) qui grouille perpétuellement de colporteurs. La farandole de promeneurs touristes (attirés par les traces des pouvoirs successifs qui ont investi le pays) étudiants acheteurs curieux, en majorité masculine et toujours quelque chose à grignoter entre les dents, semble ne jamais devoir s’arrêter. Dans un bus, je me fais secouer par des femmes voilées de noir choquées par mes épaules nues.

Le fabuleux sérail de Topkapi est le plus beau musée que j’ai jamais vu. Et nous n’en voyons que ce qui est présenté en vitrine ! Un autre moment de grâce est la visite de la citerne souterraine de Yérabatin Sarniçi. La voix de Lucciano Pavarotti y résonne au  milieu de trois cent trente trois piliers surmontés de chapiteaux corinthiens qui se mirent dans l’eau. Et enfin, nous visitons cette mosquée bleue, qui nous a fait tant marché à notre arrivée. Elle fait bien face à Sainte Sophie dont la copie est la mosquée de Süleyman le Magnifique (deux mètres dix pour cent soixante  kilogrammes, le sultan!). C’est au musée des civilisations que nous rencontrons Sami le guide. Il nous balade gratuitement dans Istamboul en taxi, et nous fait déguster les profiteroles au chocolat inventées sur place dans une superbe pâtisserie. Nous l’invitons pour un déjeuner français -bien arrosé- au bateau, durant lequel nous échafauderons un projet hivernal de visite du pays (Cappadoce etc) . Au hasard de nos recherches (infructueuses, hélas) de cartes nautiques, nous traversons le bazar Égyptien bourré d’épices. Pour un guindeau électrique, il nous faut aller en usine mais elle n’a pas notre modèle. Nous le trouverons dans un magasin d’accastillage, mais il se révèlera défectueux à l’usage, la qualité n’étant pas au rendez-vous de l’imitation. Popeye réussira, sans parler le moindre mot de turc, à se faire fabriquer un manchon d’inox pour une réparation importante.

C’est dimanche. Sur le plaid étalé sur la pelouse, le papa turc malaxe longuement dans son saladier, le paquet de bœuf haché. Chacun y puisera sa boulette. Nous préférons, pour quelques sous, partager les menus méditerranéens des “lokantas”, ces restaurants populaires. Kébab, borek, pastanes (pâtisseries)  nous régalent, et nous font oublier un peu le “mal du pays” qui nous atteint parfois, malgré le courrier qui nous arrive lors de stations prolongées comme ici.

Ce sera soulés d’images de sons de goûts et de fatigue que nous reprendrons la mer de Marmara pour continuer notre périple. Nos contacts avec les turcs ont été si cordiaux que nous sommes contents de ne pas les quitter encore.

BOZKADA LE 20 JUILLET

Le courant nous est favorable pour sortir de la mer de Marmara et  nous avançons très vite, ce qui nous oblige à redoubler d’attention. Le baromètre montre le sol, et le vent pousse fort la voile. 10 noeuds ? Merveilleux ! La nuit à Gelibolu sera courte et on brûle l’étape de Canakhalé qui affiche un homme armé bardé d’un “STOP”.  Notre avancée est très (trop?) rapide. La Masia fend l’eau, les haubans sont tendus, nous sommes sur le qui-vive. La mer se lève et l’écume tente de nous atteindre. J’aimerais que mon capitaine réduise la voile, mais il semble galvanisé par la vitesse qui lui frise les moustaches. Les creux de la mer deviennent impressionnants à la sortie du détroit et soudain, CLAC!!!!! La bôme a empannée dans un grand CRAC!!!!La grand voile est déchirée sur toute sa longueur. Il faut bien réduire la voilure déchirée maintenant, mais notre train n’en semble pas diminuer pour autant. A une vitesse d’enfer nous entrons dans la baie. Du mouillage, nous observons la manœuvre d’un grand voilier tout blanc. Nous passeront la nuit en parallèle dans l’attente d’une faiblesse du vent.

GRECE – MOLIVO OU ILE DE MITYLE LE 21 JUILLET

Quoi de mieux qu’un vent favorable pour gagner le cap Baba ? Il est à quatre heure de route avec cette brise favorable. A l’arrivée, nous sommes “babas”. La côte est bétonnée au possible. Des cubes blancs s’empilent à l’infini, sans l’ombre d’une verdure. Passé le cap, le vent se fait capricieux et nous brouille avec la navigation. Demi-tour règlementaire donc pour une escale à Molivo qui n’est autre que LESBOS déjà abordée par Plomarion. Jolie station touristique à l’abri du vent derrière sa colline chapeautée à la mode de Gênes,sa rue principale est bordée de grosses maisons de style macédonienne en pierres grises égayées de volets de couleurs. Des touristes se prélassent sur les transats de la plage de gros cailloux. A notre habitude, nous montons à l’assaut de la vue de la tour génoise à travers les ruelles couvertes de glycines. Une vue sur le “jardin de l’empire” , ainsi nommée par les turcs nous montre l’île un peu abandonnée du côté agriculture. Il paraît pourtant que le sacrifice du taureau s’y poursuit, culte antique de Mithra. Avec ses oliviers et ses jardins, la sérénité de l’île, qui a vu naître Sapho, a inspiré l’idylle de Daphnis et Chloé à la plume de Longus.

Un autre voilier français accoste au quai. Apéro à notre bord et repas au restaurant sous la citadelle bordée d’or par la lune, en échange des bricolages de Popeye, agrémentent notre séjour.

TURQUIE – MOSKO LES 22 ET 23 JUILLET

Avant que le vent et le préposé ne se lèvent, nous filons à l’anglaise. A Mosko, vite , pour découvrir les adorables mouillages de l’île ! Trois églises orthodoxes en imposent à la vue -elles sont abandonnées au profit de la pratique de l’islam-, mais l’urbanisation est sans démesure ici. Les grosses maisons de pierres roses sculptées, vestiges de la richesse apportée par la culture des oliviers, sont un peu négligées.

PORT AJANO LE 24 JUILLET

Appareillage à la voile pour Dikili, à vingt nautiques de là. Le minuscule port artificiel au fond du large golfe a des tarifs qui n’ont rien d’artificiel. A huit nautiques de là nous ancrons en compagnie de plusieurs navires qui rechignent comme nous au racket.

SANDARLICH LE 25 JUILLET

Le développement immobilier de loisir de la Turquie est tout simplement scandaleux avec ses cubes de béton blanc. Le village heureusement y échappe avec son château fort et sa promenade aménagée . Ce n’est pas le cas de CANAKLIMAN que nous visitons pour voir ces dortoirs sans charmes.

PHOCEE OU FOCA DU 27 JUILLET AU 1er AOUT

Les phoques qui ont donné leur nom à ce port ont disparu, mais pas les bateaux qui encombrent les quai. Il nous reste une petite place près d’un pêcheur, à une digue d’enrochement (des travaux de prolongement du quai sont en cours avec leurs bruits et leur poussière). Le vent fort ne facilite pas la manœuvre, mais les pêcheurs, si, qui amarrent notre unité à leur grosse coque et attachent professionnellement La Masia aux rochers. Nous sommes en nage et les pêcheurs nous tendent deux grands verres de coca cola frais ! Quel accueil ! Le décor n’est pas désagréable non plus : deux charmantes baies bordées de vieilles demeures levantines, chacune abritant un port, quelques ruines de cité antique, et cité plus moderne parcourue de voiture hippomobiles bariolées pour les touristes. Un bus mène à IZMIR -c’est la troisième ville de Turquie-  en une heure et demie pour un prix dérisoire.  Une occasion de visiter le pays et  l’ancienne Smyrne (partie en fumée en 1922, les grecs l’ayant incendiée) que nous ne ratons pas. Trop récente pour notre goût des vieilleries, nous grimpons -ça aussi est un goût prononcé- dans ses quartiers populaires, vers les “gécékondu”, maisons construites sans permis…..et sans moyens, pas même pour l’entretien. Un  temps perdu pour  les ruines de la “forteresse de velours” qui couronne le pont Pagos et le bazar Kelarkti. Nous rentrons insatisfaits aussi de n’avoir pas su trouver les cartes nautiques dont nous avons besoin.

Notre projet de repartir est tombé dans le …raki ! Invités à partager le repas de poissons de l’équipage de pêcheurs d’à côté, nous continuons la dégustation par quelques verres de raki à comparer avec d’autres au restaurant du coin. Les mezzés n’ont rien pu éponger ! La musique, la chaleur, l’ambiance à la fête, la danse, et la tête qui tourne tourne tourne….et ne s’arrêtera de tourner que deux jours plus tard!!!!!!

Pour nous remettre de ces émotions, nous partons visiter l’ancienne capitale d’Alexandre Le Grand, PERGAME OU BERGAMA. Les bus ne pouvant prendre plus de passagers que de sièges -les contrôles sont sévères- , nous attendons le lendemain pour avoir deux places libres. Du sommet d’une colline couronnée de quatre kilomètres de murailles épaisses, dépassent les temples des rois de Pergame. Sur les terrasses creusées dans la montagne, d’énormes constructions ruinées demandent beaucoup d’imaginations pour voir les orgies dyonisiaques, les temples de Trajan, d’Athéna et de Déméter, et l’autel de Zeus où eurent lieu tant de cérémonies. Où est la plus belle bibliothèque du monde, après celle d’Alexandrie, où tant d’études furent  menées ? Du trésor de dix mille talents d’or de Lysimaque, des cent cinquante mille personnes qui vivaient là, des dix mille spectateurs du théâtre, il ne reste aucune trace.

Nous rentrons pour  assister aux maladresses d’un plaisancier qui ne peut accoster sans casser notre girouette. Fair play, il nous  trouve ce qu’il faut pour la réparer.

BAIE D’ERITRA LE 2 AOUT

AVIS D’OBSEQUES : le capitaine Popeye et son équipage Olive ont la douleur de vous faire connaître la mort de leur pilote électrique surnommé Nobody. Paix à ses circuits.  Son immersion aura lieu à une date ultérieure sans fleur ni couronne. Dans la soirée, nous constaterons que le guindeau est inutilisable lui aussi.

AGRILER LE 3 AOUT

Près de cinq heures de navigation pour contourner la pointe de terre qui déborde Foça et nous met à dix kilomètres seulement de la ville. Le voilier est bien le moyen le plus long et le plus cher pour rejoindre un point à un autre.

GRECE – ILE DE PATMOS LE 5 AOUT

Envahie par les barbares, les turcs ottomans, les normands, les croisés, les vénitiens, les italiens et enfin les grecs, l’île l’est maintenant par les touristes. Comme un T majuscule posé sur l’eau du Dodécanèse, l’île est célèbre pour l’apôtre Jean le Théologien (Saint-Jean-Baptiste) qui a décrit  l’apocalypse, assis dans sa grotte le temps de son exil commandé par l’empereur Domicien (parce qu’il avait répandu la parole du Christ à Ephèse). On vient du monde entier visiter le monastère édifié par Christodule au onzième siècle  et dont les murs sont un livre de dessins, ouvert. Déguisée en “mama” grecque, je m’émerveille des trésors du lieux. De là, je contemple le village si blanc qu’on le dirait couvert de neige. Pour me rafraîchir après cette visite brûlante, je regagne La Masia ancrée dans la baie, à la nage !

ILE DE LIPSOS LE 8 AOUT

A treize nautiques de Patmos, elle a  la forme d’un I et nous ancrons dans la baie, faute d’eau dans son port. Rien d’autre à visiter que ses fonds sous-marins devant le monastère flanqué de ses deux palmiers.

TURQUIE – BAIE DE KARAKUYU , ALTIKUM LES 9 ET 10 AOUT

On rase l’île PHARMACIE pour mouiller l’ancre face à une plage colorée de parasols. Indifférents à l’incendie qui semble ravager la campagne, rougit le ciel et obscurcit le jour de ses fumées, les vacanciers barbotent. L’atmosphère est brûlante des feux du soleil et du désastre. Les mouches affolées, cherchant l’humidité, se colle à notre peau en transpiration. L’air sec est davantage irrespirable à terre. Les estivants n’en traînent pas moins dans les boutiques de fringues, léchant leur cornet de glace.

Nous empruntons un des cinq minibus qui stationnent derrière la colline. Il traverse plusieurs fois le Méandre, ce long fleuve tranquille qui  serpente entre les collines vertes dominées par le mont Besmapark et qui a donné son nom aux…méandres des rivières. Déposés devant le sanctuaire hellénistique (ou ionien) de DIDYME,  où un aussi célèbre oracle  que celui de Delphes logeait, nous nous baladons entre des pierres chargées d’histoires. L’étape suivante est celle du colossal temple d’Apollon, un des plus grands de l’Antiquité. Ce gigantisme n’est pas la seule originalité des monuments grecs de l’Asie Mineure. Les gravures et décors couvrant les colonnes surmontées de chapeaux corinthiens sont de toutes beauté. Une impressionnante tête de méduse orne les frises du temple, sœur jumelle de celle que nous avions remarquée dans la citerne d’Istamboul, posée à l’envers. Construit de façon incomplète en deux siècles, détruit cinq siècles plus tard (cinq siècles avant Jésus Christ), on peut encore réaliser le travail époustouflant des ouvriers de Millet il y a, si on compte bien, trois mille deux cent ans. Alexandre Le  Grand l’a quelque peu remis sur pied, permettant à la source sacrée de s’écouler, mais le temps, et surtout les hommes, peut-être aussi les secousses sismiques, n’ont pas permis qu’il reste grand-chose des édifices. Les pillages des musées et des particuliers n’ont laissé que des soubassements de taille trop énorme pour le transport.

C’est à MILLET justement que se poursuit notre voyage. Une des plus puissantes cités grecques au sixième siècle avant Jésus Christ, rendue célèbre aussi par le mathématicien Thalès, assez doué pour avoir été capable de calculer la hauteur des pyramides d’Egypte où la ville avait plusieurs colonies. Philosophe, il est l’auteur du célèbre “connais-toi toi-même, et un des plus grands penseurs depuis l’antiquité. Les alluvions du Méandre ont séparé la ville  à jamais de ce qui lui apporta le gloire : la mer Méditerranée. Il en reste des vestiges de port. Un imposant théâtre de vingt mille place, un des plus beaux gréco-romain existant encore le surplombe sur ce qui était une péninsule. Un château byzantin domine l’ensemble à trente mètre au-dessus de la plaine.

Encore un petit trajet en minibus et nous voilà à PRIENE, une des plus belles villes des douze qui figuraient la ligue ionienne. De l’arrogante cité royale, il ne reste bien sûr que des ruines accrochées à la montagne. Je déplorerais toujours ces pillages prétextés par un apport de la culture au monde. La culture, sortie de son contexte, est-ce toujours de la culture ? Qu’au moins on laisse sur place des copies ! Qu’on relève ce qui peut l’être ! Mais je m’énerve en vain. Je préfère me tourner vers ce beau théâtre près du temple d’Athéna qui serait une des sept merveilles de l’Antiquité, le mieux conservé des théâtres grecs. Fauteuils de pierre, rangées de sièges, proscénium, tout y est.

Le terminal de l’aqueduc du village de GULLUBAHCE, construit au temps glorieux de Priène, alimente toujours la cascade et la fontaine du village. Son eau est une aubaine pour des voyageurs assoiffés et surchauffés tels que nous.

Pour rentrer à bord, nous devons emprunter le minibus qui va à Soko et retraverse la plaine fertile du Méandre où les cigognes sont nombreuses à se nourrir. Un dernier minibus nous ramène épuisés à Altikum.

TURQUIE – TARKBURU – le 11 août 1992

Exceptionnellement, aucun souffle de vent ne vient affuter le bateau. Le moteur est mis à contribution pour ce départ. Une brise du sud-ouest prend le relais et nous pousse dans la baie de GHICEL. Nous avions l’embarras du choix des destinations sur cette côte découpée comme un napperon de dentelle. Il y a peu d’eau à courir pour trouver un abri paradisiaque. Celui-ci n’est pas trop envahi par l’habitat estival version caserne. Les maisons aux toits-terrasses dont les coins sont relevés se disséminent dans la verdure et l’on ne voit poindre de la mosquée que son minaret. Quatre  moulins dressent des ailes rognées qui ne tournent plus depuis longtemps. Il n’y a plus guère à moudre ici que les touristes. Deux autres voiliers ont pris la même option, un troisième, superbe ketch ancien, nous fait une démonstration de manœuvres avec maestria. Il parcours plusieurs fois le tour du mouillage, nous laissant admirer ses allures. Beau spectacle.

En panne de lecture, de nouvelles, et de conversation françaises – on pourrait appeler cela le “mal du pays” – je trouve une radio qui diffuse de la musique classique. Le décor est en harmonie avec cette musique universelle.

TURQUIE – GUMUSLUK, et BODRUM du 12 au 15 AOUT

Le vent n’est pas assez fort pour nous pousser jusqu’à Bodrum. Les voiliers sont de plus en plus nombreux sur la mer, attestant que nous approchons d’un site touristique. Le village devant lequel nous mouillons l’ancre est le petit frère de Tarkburu.

La brise est enfin assez aimable pour nous pousser jusqu’à la station balnéaire réputée. Les falaises de la côte rocheuse sont couvertes de lotissements et ressemblent, vues de la mer, à un gâteau couvert de sucre glace. Le port est immense, l’ancrage interdit (pas lucratif), le quai envahi de caïques multicolores et bondés. A la marina où trônent les yachts de luxe avec personnel en uniforme du mécanicien au steward et à l’équipement complet comme, moto, auto, vedette et même hélicoptère, la place ne manque pas, les tarifs y sont exorbitants. Entre les camions citernes qui alimentent ces monstres assoiffés de carburants et d’eau potable, les touristes déambulent, même pas amer devant tant de richesses déployées pour le plaisir. Ils sont sur une autre planète, la lune peut-être…..

Dans le livre d’histoire des lieux, j’apprends qu’Hérodote, homme de lettres réputé, père de l’histoire écrite, est natif du coin. Le luxe est une tradition du site. Bodrum est l’ancienne Halicarnasse, capitale de l’ancienne Carie qui abrite la tombe du roi Mausole (qui nous a laissé les mausolées, luxueuses tombes)-enfin, ce qu’il en reste après des siècles de pillages, des tremblements de terre, et autres dégradations du temps-. Elle était l’une des sept merveilles du monde au sixième siècle (avant JC). Son char de pierre, portant les statues de Mausole et d’Artémise, qui la couronnait à cinquante mètre de hauteur, se voyait d’autant plus loin qu’il était construit sur les collines dominant le golfe de Kerme.

Aujourd’hui, c’est le château médiéval de Saint-Pierre qui est le plus évident point de repère sur la colline. Construit sur les ruines d’une acropole dorienne par les chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean, avec des morceaux de la façade du tombeau de Mausole, il est gardé par une enceinte trouée de sept portes monumentales. Il abrite un très beau musée des découvertes riches d’amphores de toutes tailles, de toutes origines, de toutes formes , de toutes utilités. Il expose aussi les restes d’un bateau byzantin coulé au large.

Bodrum, qui faisait partie de la confédération dorienne qui honorait Apollon, en a été exclue pour son alliance avec les Ioniens de Carie. Contrôlée par les rois de Lydie, puis par les Perses, et enfin par Athènes, elle était gouvernée par les tyrans, dont le célèbre Mausole à qui elle donna le titre de Satrap (gouverneur). On retrouve dans ces histoire, bien des origines des mots employés encore aujourd’hui. Le code civil élaboré par Mausole était si strict que les hommes étaient punis de mort s’ils portaient les cheveux longs ! C’est Artémise (sœur et épouse) qui ordonna la construction du Mausolée. A sa mort, elle fut remplacée par son frère, lui-même remplacé par une autre sœur (et épouse). On se perd dans la généalogie de cette famille comme dans celle des pharaons. Plus tard, Alexandre le Grand s’empara des richesses de la cité comme de celle des autres villes conquises.

D’un théâtre de l’époque hellénistique, il ne reste que les gradins inférieurs, mais il est bien placé et on y donne encore des spectacles. Une promenade nous fait découvrir dans la banlieue, au milieu de maisons sans luxe ni entretient, de curieuses demi-sphères de béton peintes en blanc et percées de deux portes. Ce sont des citernes, remplies d’une eau stagnante sale, souillée de papiers gras, verte. Le contraste avec les quai du port encombrés de boutiques de luxe pour touristes est évident. Nous n’avons plus rien à faire ici après le ravitaillement et les pleins. Nous repartons pour des lieux plus calmes et plus modestes.

L ILE KARADA.

Elle ménage entre la côte et elle un chenal large comme un fleuve. En son milieu, dans  une grotte,  elle rejette, sous la mer, des eaux chaudes et sulfureuses. Une occasion pour moi d’une cure-éclair gratuite pour prévenir une crise de sinusite chronique à laquelle je suis sujette. La Masia à peine ancrée aux abords de la fameuse grotte, je me jette à l’eau pour la regagner. Des courants d’eau chaude me caressent les côtes, rendant, par contraste, l’eau de mer plus froide. Un trou noir dans les rochers. Je m’y dirige. C’est bien l’entrée d’une grotte. L’eau en sort, de plus en plus chaude. C’est un délice sur ma peau. Une forte voix de basse rempli l’espace, me faisant sursauter. L’antre est habité ! J’aperçois une petite vieille, assise sur un rocher, à l’entrée, qui tend un porte-monnaie et m’invective. Je comprends vite, mais je lui montre mon maillot de bain et mes mains vides. Elle comprend qu’elle se passera de mon obole et manifeste son mécontentement, déclenchant l’hilarité d’hommes qui prennent “les eaux” dans le fond de la grotte. A cause sans doute de la résonance des bruits, je ne me sens pas rassurée, et recule, sans avoir pu apercevoir autre chose que des bouddhas suant et tressautant sur des rochers brûlants dans un brouillard sulfureux. Suis-je idiote ! Ils ne m’auraient pas fait de mal ! Il aurait suffit d’une voix féminine, autre que celle, fâchée, de la vieille, pour me rassurer. Je regagne La Masia. Nous continuons notre navigation jusqu’à l’ILE DE BRACK.  Un saut de puce (de mer) et nous voilà embossés à la côte rocheuse d’une belle crique bien protégée des vents, l’ancre plantée à l’arrière du voilier. Nous sommes prisonniers -volontaires ou pas- de la toile tissée par les câbles d’amarrage d’une douzaine de navires, venus comme nous passer la nuit au calme de cette île déserte.  Le 15 août est, pour beaucoup, le top départ des vacances, qu’elles se terminent le plus souvent, ou qu’elles commencent. Le contraste entre notre vie de farniente et de calme et celle des terriens s’usant à la tâche augmente notre joie. Au soir, sur l’eau plate de la baie, le soleil et le lune échangent leur place dans un méli-mélo de rose, orange et or.

TURQUIE – ILE SEHIR le 16 AOUT

L’abondance de la rosée marque le début de la fin de l’été. Les nuits sont plus fraîches et condensent l’évaporation de la journée. Notre progression vers le sud se poursuit par le golfe de GOKOVA, connu sous le nom de baie de KOS ou de GIOVA qui s’enfonce dans l’est du pays. Le casse-tête des noms nous fait pencher de longues heures sur les cartes marines et les bouquins descriptifs à la recherche d’endroits sympathiques à la visite et à la navigation. Des îles éparpillent leurs buissons surmontés de pins parasols dans cette baie bordée de hautes falaises au nord, et de vertes collines au sud, et qui se rétrécit à notre avancée.

Je ne possède aucune  information sur les fortifications, le château et le petit théâtre qui se font grignoter par les ronces de cet ilot paradisiaque derrière lequel nous avons ancré La Masia. L’histoire de ce décor de conte de fée nous restera inconnu. Une lagune se creuse au milieu d’une végétation méditerranéenne, signe de montées des eaux intermittentes (poussées par des vents violents ?). Les traces des civilisations antiques disparaîtront-elle un jour, mangées par l’oubli et les éléments ? Pour l’heure, elles font le bonheur des passagers débarqués des caïques ou des petits bateaux familiaux, pour des pique-niques dominicaux  sur la si jolie plage dite de “Cléopâtre”, éblouissante de sable fin. L’eau y est peu profonde. Émeraude près des plages de sable blanc, elle prend très rapidement le bleu intense des profondeurs sous-marines. Les roches sont ici veinées de rouge sang. Magnifique. L’ombre verte des pins parasols est la bienvenue dans cette journée brûlante où le bleu du ciel a déclaré forfait derrière un soleil insultant l’air, qui en vibre. L’île SEHIR restera dans nos mémoires comme un avant-goût de paradis, et sans cette pénurie alimentaire qui nous la fait quitter, on aurait bien joui encore de la paix qu’elle amène dans nos cœurs.

TURQUIE – ILE ORAK LE 17 AOUT

Les jours se suivent sans se ressembler, il n’y a aucune monotonie dans notre vie et c’est tant mieux.

Pour aller, ça va. Mais pour revenir, c’est une autre paire de trinquette! En forme de V ouvert au sud-ouest, la baie est un entonnoir à vent. Donc, pour en sortir, il faut louvoyer, zigzaguer, tirer des bords contre Eole et ses Zéphyrs, Meltémi et toute la clique. Trente deux nautiques à parcourir, ce n’est pas le bout du monde à regagner ? Eh bien si ! Il faut même y renoncer et embosser derrière l’île Orak à l’abri des fureurs aériennes en attendant qu’elles se calment.  Quel contraste ! Tout est serein ici, mais les cales sont vides. Et quand les estomacs le sont aussi, il y a de la mutinerie dans l’air!

TURQUIE – CNIDE LE 18 AOUT

Il suffisait d’être patient. Plus un souffle d’air ce matin pour repartir, à part quelques expirations des dieux de la navigation qui ont prit le relais du moteur.

Un vieux proverbe espagnol dit : “l’homme, quand il embarque doit prier Dieu une fois. Quand il s’en va à la guerre, il doit prier Dieu deux fois. Quand il se marie, il doit prier Dieu trois fois”. Et quand il embarque avec sa femme et lui fait la guerre, doit-il se prendre pour Dieu pour rester le… Maître  ? Il y a de l’orage dans l’air……

A l’extrémité de la péninsule de DATCA, dans la baie de KERME que nous n’avons pas quittée, est un ancien port que la terre refuse de laisser vivre. La nature qui l’encercle a repris ses droits. Les ruines abandonnées se devinent à peine. Quantités de bateaux ont mouillé leur ancre dans les eaux si claires que, même la nuit, on voit les algues dessiner des ombres dans les fonds marins.  Il n’y a pas un souffle d’air et, entre deux bains rafraichissants, j’ouvre le livre d’histoire(s) pour savoir à qui était dédié le temple circulaire situé près du théâtre grec. C’est Aphrodite qui y recevait des hommages. Le texte dit que le sculpteur Praxitèle de Cos créa une statue de femme nue qui choqua ses contemporains (les hypocrites!) car seule la nudité masculine était admise dans l’art.  Ils refusèrent son œuvre et pour s’en débarrasser, il l’offrit à CNIDE. La ville reçut soudain bien des visites, aux divers prétextes. Les visiteurs n’omettaient pas de venir jeter un coup d’œil, par une porte dissimulée, à la paire de fesses devenue célèbre. Le tourisme était né. Les scènes de ménage aussi et Cnide n’a rien dû arranger.

GRECE – ILE DE SYMI, PORT ET BAIE PEDHI LE 19 AOUT

Même soleil, même mer, mais à l’arrivée, pas le même décor du tout. Nous avons changé de pays. L’île est montagneuse et son habitat s’étage dans une verdure plantée par les hommes. Pas de site historique mais une des plus jolies îles de la Grèce. Touristique, donc, avec ses restaurants et magasins de souvenirs qui encerclent le bassin du port. Nous fuyons pour la baie qui lui tourne le dos, devant un chantier naval, survivant de la tradition de l’île. Nul besoin de fléchage pour notre randonnée à travers la campagne, mais de bons mollets pour gravir les pentes raides à l’ombre heureuse des eucalyptus. Une vingtaine de moulins juchés sur la crête attend notre visite et plus jamais  le grain à moudre. Comme la coupole de la chapelle byzantine construite à l’emplacement du château dont il ne reste que deux tours. Le village grimpe avec nous à l’assaut de la colline et dégringole de l’autre côté vers le lit de la rivière aujourd’hui à sec. C’est elle qui a creusé la calanque où s’est installé le port. Les ruelles sont le plus souvent des escaliers ornés de pots de fleurs. On a l’impression de pénétrer dans l’intimité des gens du village et l’on se dédouane d’un “yassas” ou “yassou” (bonjour) joyeux. La “bakerie” est fermée, et nous n’avons plus de pain. On cogne le volet de la boulangerie pour tenter d’en obtenir un pain. Une mémé ouvre et on lui explique comme on peut notre manque de pain. Elle nous sert gentiment. Nous sommes sauvés ! Dans la liste des munitions manquantes, de la crème hydratante pour ma peau desséchée. Ca tombe bien, j’ai acheté un tube de dentifrice qui se révèle être un tube de …crème hydratante !  Au nicht-club du coin, deux interdictions indiquées par deux logos : une paire de lèvres bien rouges et une chaussure à talon aiguille barrés. Ce ne sont ni les baisers ni les filles qui sont interdites, mais les artifices de séduction.

TURQUIE – CAP MARMARICE LE 20 AOUT

Au matin, ciel et mer s’imitent dans leur couleur et leur immobilisme, laissant en suspens toute la flotte des voiliers au mouillage. Le bain du matin est tiède, pas rafraichissant du tout. Après le petit déjeuner, on se déhale quand même au moteur, troublant cette quiétude inquiétante.  En cheminant vers la Turquie, on rencontre le vent qui se prélassait au large. Capté dans nos voiles en ciseaux, il nous pousse jusqu’à six nautiques de MARMARIS. Dans la sympathique crique qui nous reçoit après sept heures de navigation tranquille, nous ne sommes plus seuls.

Mouillés en face d’une petite plage ombragée située à côté du port, les voiliers tournent sur leur ancre sous des vents de quinze à vingt nœuds, dans un clapot soulevé par le trafic maritime très dense et la houle de mer. Ca ne m’empêche pas de faire des échanges de bouquins français (une douzaine!).

Le port abrite un énorme palais flottant qui avalent goulûment le contenu d’un camion citerne. Il a quatre skooters, trois gros bateaux hors bord, et un hydravion sur son pont arrière ! Sa bannière anglaise se reflète dans les baies vitrées des salons grands comme salles de bal. La station balnéaire a été gagnée par la fièvre immobilière. Elle a conservé le château médiéval qui domine les constructions modernes, marquant un anachronisme édifiant. Ses rues commerçantes recouvertes de toiles de protection contre le soleil grouillent de touristes qui fouillent dans les pacotilles fabriquées à Taïwan. Un seul magasin nous a paru digne d’intérêt avec ses bijoux et sa vaisselle, et nous ne sommes rentrés que dans un seul, pour acheter des macarons qui nous font un dessert à nous lécher les doigts.

TURQUIE – EKINCIK LE 22 AOUT

Le moteur de l’annexe a pris sa deuxième leçon de natation de son existence. Il ne semble pas doué pour ce genre d’exercice, ni pour fonctionner correctement d’ailleurs, ce qui provoque des crises de colère chez Popeye. Puisque nous n’avons pas trouvé de cartes marines pour cette région, nous avançons à l’aveuglette au long de cette côte abrupte et rougeâtre, tâchée de verdures. Le vent frise quelques cumulus qui s’accumulent pour former un orage vers le soir, mais aucune pluie de vient rincer le bateau ni rafraîchir l’eau tiédasse de la mer. De nombreux plaisanciers se dirigent vers l’anse EKINCIK. Le site de CAUNOS est tout proche. Il faut emprunter un canal de dix kilomètres de long construit dans l’antiquité pour le rejoindre. Le prix du passage est prohibitif : trois cent cinquante livres turques ! Les taxes qu’exigeait Caunos ont de tous temps été à cette hauteur (dix talents dit l’histoire). Trop cher décrète Popeye qui en a assez des théâtres et temples en ruines. Nous ne visiterons pas l’antique cité carienne. Dommage.

Dans sa  mauvaise humeur, Popeye ne veut même pas s’arrêter à l’embouchure de la rivière qui se jette dans la baie de FETHIE, derrière une île. On dirait qu’il n’a qu’une hâte, en terminer avec ce voyage  qui ne mène à rien pour lui. Adepte de Moitessier, il est déçu de ne pas trouver de travail rémunérateur à chaque escale (il n’en cherche d’ailleurs pas !). Le tourisme, oui, mais pour un mois de vacances seulement, et le travail sur les onze mois restants. Faire l’inverse le renverse ! Popeye ne veut même pas s’arrêter pour parler à ces français qui naviguent comme nous et que nous avons connus à Marmaris. Ils nous auraient donné des nouvelles d’Henri, d’Equilibre connu en Sicile, et peut-être de décalquer leur carte nautique pour la suite de notre voyage.

Le temps est serein pour cette journée de navigation. Nous arrivons au fond d’une baie bien moins urbanisée que celle de Marmaris, dans la douceur vespérale. Goûter la quiétude d’un soir, quand le vent et la mer sont enfin tranquilles et voir s’allumer une à une les lumières de la terre et du ciel est un vrai plaisir. Au matin, la chaleur monte rapidement avec l’ascension du soleil. La nuit n’a pas rafraîchi la mer et notre bain matinal est tiède. Il est déjà neuf heure  et tard pour monter à l’assaut du tombeau d’AMYNTAS qui domine la ville à flanc de falaise. Ses deux colonnes ioniques gardent une porte à jamais murée. Les tombes Lyciennes, sculptées dans le calcaire devaient être des œuvres d’art magnifiques, car ce qu’il en reste (elles ont toutes été pillées) est encore beau à voir après des millénaires d’existence. Ici les morts dominaient les vivants pour l’éternité, dans un souvenir permanent.

La ville, qui portait le nom de TELMESSOS dans l’antiquité, a un charme provincial dès lors que l’on quitte son front de mer. Derrière les boutiques de pacotilles monte un forteresse médiévale reconstruite au quinzième siècle par les chevaliers de Saint-Jean-de-Rhodes. Elle veille sur le port et le théâtre antique qui vient d’être mis à jour par les archéologues. En remontant le lit du torrent à sec, nous découvrons une Turquie de l’ordinaire. Des femmes, assises sur des nattes posées devant leur maisonnette de bois, confectionnent au crochet de grossiers napperons de coton en bavardant gaiement et en surveillant leur progéniture. Leur fraternité, leur solidarité, apparait dans la convivialité de leurs conversations et réchauffe le cœur. Verra t’ on un jour les bourgeoises de Neuilly sur Seine deviser sur leur pas de porte ainsi que ces dames qui conjurent le mauvais sort par la bonne humeur ? Ce serait drôle ! Mais il faudrait que leur or et leur argent redeviennent des cailloux !

Au marché hebdomadaire, on ne trouve pas seulement des denrées alimentaires. Suprême bonheur, on y trouve notre carte marine tant cherchée ! Et, de retour sur La Masia, nous voyons arrive “Mimosa” et son capitaine Marcel, toujours seul à bord. La soirée est riche en discussions. Rentrer en France et hiverner le voilier à Marmaris sur cale, comme beaucoup d’autres navigateurs le font  ? Je n’y suis pas favorable, et si Popeye insiste, moi, je continuerais mon voyage  sur un autre voilier. Sur le “Mimosa” de Marcel qui prend la route du Brésil et cherche une équipière ? Pourquoi pas ?

GOCEK LES 25 ET 26 AOUT

La baie de FETHIE est parsemée d’ilots et recèle une quantité importante de jolis coins verdoyants. Ce dédale de rochers plantés dans la mer ménage des dizaines d’anses et de criques fraîches. Un programme de reboisement est en cours sur les plus grandes îles rasées de près par les habitants pour des usages domestiques et des constructions.  Des sources d’eau douce nous permettent de prendre des douches grâce aux tuyaux qui captent l’eau. En Turquie, il y a des douches sur toutes les plages. Un début de marina et un semblant de village constituent Gocek. Tout y est neuf à part quelques masures transformées en boutiques. Les maisons neuves ménagent un local commercial à leur rez-de-chaussée, mais la voirie et l’assainissement n’avancent pas aussi vite que les constructions, et le rivage est peu gracieux avec sa plage de gravier noir souillé de papiers gras, striée de ruisseaux déversant dans la mer des eaux boueuses. Le touriste risque de renâcler si l’environnement se dégrade.

FIN (PROVISOIRE ?) de ce voyage sur la masia

Les orages qui grondaient chaque soir dans le ciel ont un écho dans le carré de La Masia. Popeye  n’en peut plus de ne pas travailler ! Et, surtout, de ne pas gagner sa vie!  N’est pas Moitessier qui veut, surtout par les temps (de chômage généralisé) qui courent. Les barrières de la langue, d’un défaut de communicabilité n’arrangent pas les choses. D’un tempérament inquiet, un besoin de se réaliser par le travail et je ne sais quel “raz-le-bol” de vacances, l’approche de l’hiver peut-être, ont fait prendre à mon capitaine la décision de rentrer en France.

Pour ma part, j’ai pris goût à ne rien faire ! Et malgré mon mal de mer chronique je ne veux pas renoncer à naviguer. Je ne suis pas guérie des chagrins qui m’ont fait décider de prendre la mer.  Marcel m’ accepte, heureux,  comme coéquipière sur Mimosa. C’est décidé, Popeye et moi nous séparons jusqu’à ce que chacun soit décidé à rejoindre l’autre. Vexé de n’avoir pas gagné la bataille, Popeye débarque jusqu’à mon vélo tous mes bagages.

Une navigation sans escale et sans problème jusqu’à Cassis Sur mer a calmé sa rage. La Masia sur son ber, Popeye remonte travailler à Paris.

En quelque sorte, j’entreprends le tome II de mon récit de voyage. Je pourrais l’intituler “En bateau-stop autour de la Méditerranée”. Et le premier chapitre serait “Mimosa”

Pour l’heure, je découvre la navigation “au carré” d’un dériveur. Je m’explique : quand le vent est contraire, comme aujourd’hui, il faut prendre un cap à quarante cinq degré de notre route. Puis, au bout d’un certain temps, parfois un temps certain, et même incertain, virer de bord pour se retrouver encore à quarante cinq degré, de l’autre côté de  notre route. Si le courant est contraire comme le vent, le surplace est quasiment certain, lui ! Ce “zigzagement”  est épuisant pour les  nerfs. La navigation en dériveur est une école de patience et de ruse. L’observation y est reine. Elle est facilité enfin par le défilement du paysage de la Crête que nous longeons. Mais c’est bien le seul avantage que nous avons pour gagner en longitude ! Trois semaines durant, nous avançons ainsi, par sauts de puce, le corps à l’extérieur du bateau, au rappel pour contrer la gite et gagner en cap. Comme je regrette le confort de La Masia, ou, le dos calé à la cabine, je naviguais en marche arrière quand le voilier faisait sa route presque en direct. Au besoin, on adaptait notre voyage au sens du vent ! Là, il faut coûte que coûte tracer la route vers l’ouest quand le vent en vient. Le seul avantage du dériveur, c’est que les plages lui sont accessibles  grâce à sa quille rétractable. Il va s’y vautrer, nous permettant d’aller à terre sans avoir à gonfler une annexe. Nous avons pu ainsi nous reposer dans une crique presque complètement fermée et sans profondeur d’eau, profitant de ses ressources : figues des figuiers de barbarie pour la confiture (aie aie aie les épines! J’ai ôté pendant des semaines des épines de mon épiderme ! Jamais je ne recommencerais pareille préparation, au demeurant délicieuse), ou poisson donnés par les pêcheurs réfugiés du mauvais temps comme nous dans ce petit paradis.

Faire la cuisine, ravauder, participer à la manœuvre, c’est normal sur un voilier. Câliner le capitaine n’est pas dans mon contrat. Les sentiments ne se commandent pas malgré trois semaines de cohabitation et de lutte contre les éléments. Il y a incompatibilité d’humour entre le chef et la troupe. J’aspire à débarquer, sitôt un grand port abordé. Et rentrer en France si je ne trouve pas un autre bateau pour continuer à naviguer pour le seul prix de ma participation à la navigation.  J’ai espoir de rencontrer “Skool Guen”, le ketch de Christian et Aurore connus à Katakolo. Je le sais en hivernage quelques semaines à Héraklion, Christian devant honorer un contrat de photographe à durée déterminée.

Deuxième chapitre ? Skool Guen est bien ancré. La vue du long ketch noir me met en joie. Je sais que j’y serais bien recueillie en attendant des jours meilleurs. Et je n’ai pas le temps de terminer de raconter mon histoire que je suis invitée à monter à bord pour le temps nécessaire.

GRECE – CRETE – HERAKLION DU 16 AU 23 SEPTEMBRE

Le temps de boucler mes bagages -allégés de mon vélo que Marcel  n’a pas voulu garder, hélas – et je change de bord. Le voilier restera trop longtemps ancré pour moi. Il me faudra changer de bord ou prendre l’avion pour la France. Il n’empêche, je partage les corvées de bord où l’organisation tourne autour du ravitaillement en eau douce. Le voilier n’est pas à quai pour éviter les frais portuaires, il faut donc charrier les bidons d’eau du quai avec l’annexe. Le mot corvée n’est pas usurpé, mais je l’assume volontiers avec les courses et la cuisine.

Avec Aurore et le “baby”, nous empruntons le bus pour aller à la plage. La grève (dans tous les sens du terme) est âpre ici : un gravier gris égayé par les parasols. Nous conversons en anglais, langue qu’affectionne mon amie qui accepte de me l’apprendre. Nos fous-rires font passer les journées rapidement avec les confitures et les bons petits plats que nous nous mitonnons.  Les soirées s’égayent au passage d’invités (Michel connu à Molivos, les jeunes chercheurs de l’université où travaille Christian). Je devrais rentrer en France avec un des chercheurs, et, en attendant, je visite l’île et la ville.  Héraklion, crée par les arabes, est l’ancienne Candie dont Venise tirait des fruits, un lieu chargé d’histoire, libéré par les turcs musulmans et aujourd’hui grec. Hercule (Héraclès) y a débarqué pour accomplir un des douze travaux dont il a été chargé : débarrasser le royaume de Minos du taureau furieux installé là par Poséidon. Le peintre El Gréco y est né. La fréquentation touristique créé un déséquilibre pour les habitants qui ne trouvent rien à des prix normaux et les grèves sont nombreuses et âpres (la voilà la seconde explication du mot).

C’est au tour du Maramut de Cécil et Wendy de rentrer dans le port. “Clémentine” rentre en France via Malte où le voilier doit subir un changement de moteur. Il a embarqué un équipier, Bernard, et peut m’embarquer aussi.  Un peu triste de quitter de si charmants amis, je refais mes bagages et change de bord.

Troisième chapitre, donc, sur “Clémentine”

L’aube s’est levée sans vent. Excitée de reprendre mon voyage, avec un voisin de cabine et une couchette nouvelle, je n’ai pas dormi de la nuit. Qu’importe, je me rattraperais ce soir. L’ambiance à bord est joyeuse, chaleureuse et décontractée. Nous aimons tous la bonne chère et les corvées ne pèsent à personne. Sans elles nous serions de pachas.

Le confort d’un bateau de quinze mètres, à la navigation comme à la vie à bord, est appréciable. Tout y est fixe et il n’est pas besoin de se contorsionner pour se déplacer. Le cockpit, entre les deux cabines, couvert d’un taud et protégé par  un pare-brise, est un véritable salon d’extérieur où la protection est rassurante. En comparaison, la vie sur La Masia est très sportive, je le réalise maintenant que je vis bourgeoisement sur Clémentine,  un bateau de voyage au long cours. Le déplacement du ketch à la mer se fait en mouvements lents et limités, sans chahut, sans friser l’expulsion dans les rappels comme sur Mimosa. J’ai l’impression de naviguer sur un pachyderme! Quant à l’allure, elle est plus rapide et beaucoup plus directe, les trois voiles grand-voile, foc et artimon y aident. Pas de position de rappel pour gagner en cap dans allures de prés serré, peu d’inclinaison inconfortable donc, même en comparaison du ketch de la même longueur que je possédais avec mon mari.

On peut choisir son siège sans dilemme ni être soumis à des inconvénients. Fini de naviguer dos à la marche pour le confort et la protection. Finie la place unique sous la capote du cockpit : nous sommes tous sous la capote du cockpit à bavarder en sirotant notre apéritif. Si La Masia peut se piloter aisément en solitaire, il me semble que Clémentine demande des compétences plus importantes en nombre, en force et en qualités. Quoi que j’ai souvenir de ce skipper irlandais qui manipulait seul une unité encore plus importante. Tout est question d’organisation.

Plus au moteur qu’à la voile, nous longeons la Crête qui n’en finit pas de s’étirer sur la mer en faisant le gros dos de son mont Ida. Des falaises se disputent le vert et le rouge de leur nature avant de  laisser la place à un désert de montagnes grises. Une baie verdoyante immense bourgeonne à la hauteur de Retimno de tous les parasols multicolores   des touristes et une rangée de palmiers lui donnent un air exotique. Un élégant petit phare surveille l’entrée d’un minuscule port vénitien.

Le pittoresque de la ville est dans le caractère turc des sculptures de bois des balcons fermés des maisons à étages. Ses ruelles ombragées de tonnelles enserrent des mosquées dont le minaret crachouille des prières lancinantes. De la forteresse byzantine du seizième siècle, il ne reste que des ruines. Le fort vénitien possède de curieux bastions à renflements et une barbacane en protège l’entré, le bâtiment ayant servi de prison. Il reste une coupole qui a abrité une cathédrale latine transformée en mosquée, une chapelle byzantine, deux bâtiments religieux dans une enceinte militaire, symboles des contradictions des hommes. Dans le petit musée qui a recueilli les objets dont n’ont pas voulu les grands de ce monde, des sarcophages de terre cuite, des statues et des vases aux motifs érotiques. L’amour, la guerre, la prière, éternelles occupations non vitales des hommes.

Le temps s’est trop rafraîchi pour continuer notre navigation. Il faut occuper notre temps de séjour forcé. Des balades dans la ville ou au port, on retient le retour du palangrier qui pêche l’espadon. C’est une fête qu’il ne faut pas manquer. Les prises sont débarquées, suspendues en paquet par la queue d’un palan, sous l’oeil intéressé des professionnels. L’espadon, ce poisson très cher à la vente car pêché à la palangre par unité a goût de thon blanc. Avec Wendy, nous mitonnons de bons petits plats. Le marché couvert, dont on rentre les bras allongés par les paniers pleins nous offre les produits frais qui nous permettent d’inventer des recettes. Les soirées se passent en  jeux de “trivial pursuit” ou a visionner des films en cassettes sur la télé du bateau.


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L’EGYPTE EN VO (voyage organisé mars 93)

23/03 : Quand il s’agit de loisirs, personne des 44 n’est en retard malgré l’heure précoce. Au fils des heures d’attente, l’attitude dans les sièges de l’aérogare se fait moins élégante, vautrés que nous sommes, gagnés par le somnolence. dans l’avion, le réveil à l’omelette n’est pas fameux mais le doigt de l’hôtesse est impératif : c’est l’heure, soit 6 H 30 ! Au hublot défile, non pas le Sinaï, ignare que je suis en hâte d’être arrivée, mais le massif des Alpes qui a perdu sa verticalité vu d’en haut.

24/03 – LOUXOR : Dépaysement total, du balayeur qui pousse nonchalamment les franges de son balai, au douanier et policier à l’air sévère et susceptible pour nous impressionner. Des masures de pisé qui jouxtent l’aéroport (le gouvernement offre des logements modernes que les égyptiens refusent ! Ont-ils peur que les avions leur tombent sur le tête ?) à la circulation routière anarchique.

Le temps perdu se rattrape ! Demandez à l’agence Ekwata comment. Après le dépôt des bagages et le repas à la fronde, on emprunte, avec Ninette, notre guide égyptienne du séjour qui vit les trois quart de l’année à Paris, le bac pour traverser le Nil et parcourir -pas visiter- au grand galop, la vallée des rois plus celle des reines. Entre les deux, un salut aux colosses de Memnon, ancienne porte de la “vallée sacrée” créée par Aménophis IV et Néphertiti. “Sacrée” au dire des romains à cause de son éclairage particulier au lever du soleil. Pas vu, pas pris. Les égyptiens étaient des stratèges et l’ambition des rois pour l’immortalité payante. La facture épurée et la simplicité des couleurs des œuvres qu’ont laissées les anciens n’auront jamais d’âge malgré les dégradations du temps et des hommes. Mais le barrage d’Assouan déstabilise les temples et le salpêtre gagne les peintures…… Quelle puissance avaient ces rois-dieux -ou dieux-rois- pour convaincre leurs contemporains de transformer le désert en ville grouillante et les montagnes en gruyères !

Au soir, déjà saturés de mythologie, éblouis de tant de beautés pures, gavés des préparations culinaires locales, privés de sommeil par le voyage, nous devons encore assister au spectacle “sons et lumières” du Sphynx, sur des estrades aux dures banquettes de bois. Les têtes dodelinent puis tombent, yeux fermés,  devant la palette du spectre solaire qui illumine le monument. Assoiffés par la poussière avalée durant la journée, nous filons au bar du bateau consommer une demi litre de bière. Le nombril des danseuses noyé dans les bourrelets de graisse n’éveille aucun sens. Le sommeil nous prend sur la chanson “viens poupoule, viens poupoule viens” que nous traduisons par “viens toutouriste, viens, que je prenne ton fric….”

25/03 KARNAC : L’immense bateau-hôtel résonne des appels téléphoniques du réveil. Il est 7 H. T’as payé ? Va faire ton boulot de touriste ! A l’entrée du restaurant, le serveur nous accueille avec des “bouffer!  bouffer !”. T’as raison, mon gars, on va bouffer  pour tenir le coup ! C’est au buffet que nous allons ! Simple erreur d’interprétation.

Beaucoup de regrets de n’avoir pas eu le temps de voir le cycle complet du soleil tournant autour de ces merveilles de statues, organisées sur le site de manière parfaite. On navigue déjà vers Assouan en rêvant la vie d’ici au temps de la splendeur et en révisant l’histoire de cette parcelle d’humanité, histoire de comprendre les hauts et bas reliefs des monuments. “Quiconque a bu l’eau du Nil y reviendra”. Je me contenterais de la voir pour ne pas risquer bilharziose et tourista et qui peut dire si j’y reviendrais.

Donc, à l’origine, Amon (doublé d’Héliopolis le soleil -ou Ré) se débarrasse de son jumeau Amonmin, qui lui aurait fait de l’ombre, en lui faisant couper le bras et la queue et le jetant dans le désert. Ça ne date pas d’hier les mœurs barbares des hommes ! Miracle, l’endroit devient fertile. D’où les représentations du dieu de la fertilité avec un sexe bandé -pas avec une bande malgré la coupure, hein !- éjaculant dans un vase. Amon-Ré, représenté, lui, avec une tête de faucon -ne pas confondre avec Anubis et sa tête de chacal-  surmontée d’un soleil rouge, habitait, avec son épouse Mout, à Karnac et à Louxor. Autre époque, celle d’Osiris, assassiné par son frère Seth,  qui épouse sa sœur Isis après sa résurrection. Il n’y a pas que le sol qui est fertile dans ce pays ! Ils ont de l’imagination ! Le fils né de cette union, c’est Horus, celui-là même qui s’est uni à…..Amon-Ré ! Une saga inextricable. Sur les monuments, l’égypte du nord est représentée par un curieux chapeau rouge avec fronton sur le devant et poignée sur l’arrière. Son emblème : le cobra. Celle du sud ressemble à un grosse bouteille renversée. Son emblème : le vautour. Le vautour ne devrait-il pas dévorer le cobra ? A moins que ce ne soit l’inverse.  Les pharaons portent une couronne qui mélange ces deux coiffures. Sesostris, Thoutmosis, Ahmosides, Aménophis, Hatchepsout, Toutankhamon, Ramsès, Cléôpatre, vous en connaissez les noms et pas l’histoire, ou un peu parce qu’elle  a servi de support cinématographique.  Ces personnages sont représentés morts -pieds réunis et barbiche roulée- ou vivants -pieds décalés et barbiche raidie- sans leur sexe. Vivants, ils habitaient à l’est. Morts, ils occupent des hypogées (tombeaux rupestres creusés dans la montagne).

26/03 EDFU : Encore une histoire à dormir debout vu le rythme de la journée d’un touriste en Voyage Organisé. Celle de la création du monde. Atoun -représenté par un triangle- a éternué (sic!) et l’œuf qu’il contenait s’est cassé (re-sic!)  Quatre enfants sont nés de cette explosion : Isis et Osiris, Seth -tiens, les revoilà nos personnage d’hier !- et Nephys. Deux couples pour créer l’humanité.

Le français Mariotte a découvert et fait dégager le site, envahi par les sables du désert et la population qui y avait élu domicile. Il est dédié à Horus de Béhadet -à ne pas confondre avec celui qui s’est uni à Amon-ré- qui a épousé Hathor, la fille d’Isis et d’Osiris. Vous suivez ? On reste dans la même famille! Sur les  murs, on voit les quarante deux “départements” de l’Égypte représentés par quarante deux dieux, hélas saccagés par les coptes qui croyaient ainsi supprimer l’identification des personnages par leur double, le Khâ,   et leurs symboles de la royauté -demie lunes surmontées d’un serpent à tête de lion-. Hypostyles -grandes salles à colonnes-, vestibules, naos -sanctuaire du dieu où la statue du dieu bougeait grâce à l’action d’un prêtre lors des cérémonies- sont encore visibles avec leurs hauts et bas reliefs. Un rappel : certaines colonnes sont papyriformes quand elles portent à leur sommet des palmes étroites, d’autres sont lotiformes avec leurs boutons de lotus, tandis que les hathoriques se terminent par une tête de femme à longs cheveux. Mais pas le temps de s’attarder, sauf devant les éventaires de souvenirs. On nous gratifie d’une balade en calèche, histoire de nous assoiffer, pour nous ramener au bateau, retrouver les milliers de collègues-touristes qui font le même métier que nous, Gogos. Ré nous tape dessus sans mollir, et seule la descente du Nil vers le temple de Kom Ombo nous rafraîchit un peu.

Situé dans une courbe du Nil à la “porte de la Nubie” , il s’agit d’un double temple, ou temple double d’époque gréco-romaine (deux siècles après Jésus-Christ) dédié à Horus l’ancien -celui d’Isis- et à Sobek le dieu à tête de crocodile. Il est décoré de gravures de facture décadente : ventres rebondis, cous trapus sur des corps raccourcis, joues arrondies, attitudes sans grâce dans des drapés très ouvragés.

27/03 ASSOUAN : Le programme est encore chargé aujourd’hui. Une felouque à l’équilibre incertain nous emmène jusqu’au pied du mausolée de l’Agha Khan, puis nous reprend pour faire le tour de l’île Eléphantine.  L’anglais Sir Kitchener y a créé un jardin exotique de toute beauté. Ce sera la seule séance nature du voyage, au cœur d’une oasis de fleurs au milieu du Nil et du désert.

Le bourrage d’images se poursuit par la visite de l’obélisque inachevée de trente six mètre de long qui git au milieu de sa carrière. Elle est une pétrification du rayon solaire et sa pointe devrait être plaquée d’or. Il nous faut ingurgiter les explications sur la construction des obélisques avant d’aller visiter le barrage secondaire et le barrage principal sur le Nil, cadeaux avec la centrale électrique, de la France à l’Egypte. Au moins, on voit où passent nos impôts.

Le soleil n’est pas couché car nous avançons plus vite que lui. Il nous reste à voir le temple de PHILAE. L’édifice a été déplacé grâce à l’UNESCO pour échapper, avec d’autres, à la noyade lorsque le grand barrage a inondé la vallée.  En dédicace à Isis, il n’a pas le même axe est-ouest que les autres puisqu’il a été construit à l’origine sur une île ovoïdale, mais il ressemble trait pour trait à tous les autres visités. On y voit la déesse avec ses enfants. Hathor y dévoile son sexe, ce qui est rare.

28/03 ABOU SIMBEL : une matinée “quartier libre” nous permettrait de nous reposer, mais nous ne sommes pas là pour farnienter. En fait, nous avons peine à choisir la visite, payante, que l’on nous propose. Pour souffler un peu, nous allons flâner, gratuitement et naturellement, dans le souk, le seul où nous aurons le temps d’aller durant tout le voyage.

Pour rejoindre l’aérodrome et l’avion qui nous mène à Abou Simbel, nous passons sur le barrage long de cinq kilomètres. Un bus nous achemine devant le site qui nous impressionne fortement de par ses dimensions. La hauteur des statues de Ramsès et Néfertiti sculptées sur la montagne est vertigineuse. Reproducteur de première, le monarque aurait eu quatre vingt douze garçons et cent six filles. Il n’y a que les cocus de l’époque pour y croire………Déguisé en Amon-Ré, tête d’épervier sur la tête, il a bataillé contre des hittites dont il a épousé la fille pour mettre fin aux combats. Il continue d’être fêté du fond de son naos deux fois par an, aux solstices des 21 mars et 21 octobre (dates repoussées au 22, ce qui n’est pas si mal, depuis que le temple a été déplacé à cause du barrage). Ces  jours-là, coiffé du pschent, la double couronne d’Égypte, il reçoit le soleil.

D’un coup d’aile on passe au-dessus du lac Nasser qui ne fertilise rien, et nous voilà de retour à Assouan. Transfert à Louxor pour reprendre l’avion du Caire. Quelle journée, où se sont mêlés le recul dans le temps et l’avancée géographique, mes amis !

29/03 LE CAIRE :  Enserrée dans deux des sept bras du delta du Nil, la capitale bourdonne d’une activité frénétique. On échappe heureusement très vite à la folie de la circulation routière pour visiter le musée créé par Mariotte. C’est une caverne d’Ali Baba qui mériterait des journées de visites. Nous n’avons que deux ou trois heures pour retenir la quintessence des œuvres, originales ou copies, qu’elle contient. Le tombeau de Toutankamon, les instruments de chirurgie de calcul ou de travail, la pierre de Rosette, la  liste serait trop longue des merveilles antiques desquelles on a tout à apprendre.  Ce voyage de l’aperçu est bien celui de la frustration.

On ne peut quitter le pays sans saluer les pyramides. En y allant, on passe devant le Spynx à la coiffe -le ménes- usée par le vent de désert et au nez amoché par les tirs des militaires trucs (seulement ?). L’usure des épaules du monolithe viendrait des ascensions dont il a fait l’objet. C’est l’image même du respect bafoué.

Quasiment noyées dans la ville qui s’avance avec ses quinze millions d’âmes, les pyramides tremblent sur leurs bases. Représentations du rayon solaire, elles n’ont rien perdu de leur superbe malgré les fouilles dont elles ont fait l’objet. J’imagine l’étonnement des premiers voyageurs les découvrant. Les monuments d’Égypte sont si dévoilés dans les média que nous sommes privés, nous, touristes, de l’ébahissement qui fait le sel des voyages. De l’ancien palais de la fille du roi Farouk où l’on nous sert des rafraîchissements, on ne se lasse pas de regarder les triangles de pierre qui montent si  haut dans le ciel bleu. A la nuit tombée, nous pourrons les regarder encore dans un spectacle sons et lumières. Hélas, fatigués à l’extrème par une dernière visite à la fabrique de papyrus, nos paupières tombent aussi……

30/03 SAQARAH : Les pieds dans la luzerne, les palmiers nous cachent les pyramides, quand soudain elles apparaissent. Des quatre vingt trois recensées avec près de cinq cents mastabas (tombes pyramidales plus ou moins hautes) nous ne visiterons que la pyramide à degrés construite il y a cinq mille ans par Imhotep par l’empilement de mastabas, et le tombeau de Ptat Motep avec ses peintures vernissées qui racontent la vie d’alors. Un vrai livre d’images qui ne laisse rien ignorer des distractions des rois avec fêtes, sports et corridas, des coutumes funéraires, des richesses et des activités vivrières, des soins corporels même. Tous les domaines de la vie y sont représentés. Édifiant. A l’extérieur, c’est le désert ou la palmeraie dont dépend la vie. Tout est bon dans le palmier, du cœur aux palmes, des fruits à l’ombre.

Notre seconde étape de la journée est à l’école du tapis,  où les petites ouvrières s’activent dès leur septième année. L’exploitation de ces enfants est évidente et rien pour nous ne l’excuse.Les guides ont une mission, celle de nous faire acheter un maximum de souvenirs. Ils en tirent une commission. La bijouterie est une étape obligée qui fait craquer presque tout le monde. Chacune y va de son scarabée, symbole du soleil levant et d’une vie nouvelle (il pousse devant lui sa boule contenant ses œufs protégés par ses excréments), de son cartouche avec son prénom traduit en hiéroglyphe. Nous déjeunons ensuite sous des canisses au bord du Nil où des enfants plongent sans crainte des maladies. Deux femmes font cuire des galettes de pain dans un four à même le sol.

Nous regagnons enfin la “citadelle d’Aladin” pour entrer dans sa poussiéreuse mosquée d’albâtre, dédiée aux adorateurs de Mercure,  où brillent trois cent soixante cinq lampes. Nous ne pouvons quitter la ville sans une incursion rapide au souk. Très rapide car Georges termine son séjour par le “rallye des pharaons”, ou course aux lieux d’aisance, atteint par la trop fameuse “tourista”.

L’avion du retour se détourne sur Louksor. Par où s’est détourné celui de l’aller qui nous a fait perdre une demi-journée de séjour ? Mystère des tour -opérateurs. On en perd la correspondance pour Bordeaux. Patience et longueur de temps font plus que force et que rage. Nous n’avons plus d’énergie que pour l’attente tant le rythme de cette visite a été  intense. La course pour faire “voir un maximum de chose dans un minimum de temps et pour un minimum d’argent” est redoutable. Nous avons toujours eu l’impression d’être coudes au corps et gueule au pavé ! Aurons- nous le temps de revenir ? L’avenir le dira.

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Lundi, novembre 22, 2010

Les chemins de poussiere. NEPAL 2010

Pour les photos, copier et coller le lien suivant  dans la barre d’adresse internet :

http://picasaweb.google.com/102542915593358429203/NEPAL2010?authkey=Gv1sRgCN3risn25o_oqQE&feat=directlink

Ce journal de mon séjour de mois de mars à Katmandou et Chimding doit commencer par une présentation. Gisèle, une de mes connaissances, et son amie Marie Claude, toutes deux grandes voyageuses, on eu à connaître, au cours d’un trek, la situation d’un village perdu au pied de l’Himmalaya. Le grand dénuement des népalais n’est pas une légende et les a émues au point qu’elles décident de tout faire pour les aider, avec l’appui et la coordination de deux guides de montagne, Buda et Sukman. Créant l’association “LUMIERES DU NEPAL”, ameutant leurs amis, organisant des manifestations, elles ont réuni assez d’argent pour permettre l’électrification du village de Chimding. C’est à l’inauguration de ces travaux terminés que nous étions conviées.

1er et 2 mars : Le voyage se déroulera avec d’incessants fous-rires. Tout nous amuse : la gymnastique pour entasser et sortir nos neufs énormes sacs (on déplace 120 kg de marchandises pour les népalis) du compartiment, les sandwiches puants ouverts dans la voiture du train qui nous mène à Paris, l’erreur d’arrêt de bus et d’hôtel à l’arrivée, la chambre d’hôtel si petite que nous avons peine à y entrer avec nos bagages. Le contraste avec l’escale de Bahrein est saisissant : navette confortable pour nous mener, non pas à des chambres d’hôtel, mais à un véritable appartement spacieux, luxueux et bien équipé où l’on nous apporte souper et petit déjeuner de fritures, paysages et agglomération ressemblant à des décors Hollywoodiens.

3 mars : Sukman et son frère nous accueillent avec de larges sourires, nous passant d’odorants colliers d’œillets d’inde autour du cou, les mains jointes et flexion du corps,  “Namasté” et embrassades. Les retrouvailles sont encore plus chaleureuse que la température ambiante.

Notre taxi traverse un désordre de ville poussiéreux, en cahotant entre les nids de poule de la route pas toujours goudronnée. Il nous dépose au “Muna Cottage” à Kapan, lodge propret qui nous hébergera pour 6 euros par jour et par personne. Nous y souperons de qualité pour 2 euros seulement. Pour l’heure, le traditionnel thé au lait et à la cardamome nous permet d’échanger les nouvelles avec Sukman, qui parle un français approximatif mais compréhensible, sur le gazon anglais du jardin taillée au ciseau. La nuit tombe vite sous cette latitude (la même que l’Égypte) et elle est noire. Katmandou est en panne d’électricité seize heures par jour et les groupes électrogènes des particuliers grondent avant même que les étoiles n’apparaissent dans le ciel, éclairant les boutiques. Notre douche du soir, à la lueur des bougies qui nous sont fournies, devra attendre l’arrivée de l’eau. Elle n’est pas constante dans cette ville qui a dépassé le million d’habitants depuis longtemps sans qu’on sache quand. Les fenêtres de nos chambres surplombent les toits terrasses des maisons alentour chargés des provisions de bois et des fils où sèche le linge, des réservoirs d’eau. On vit aussi sur les toits à Katmandou. La capitale bouche l’horizon dans un brouillard de fumées grises émanant autant des échappements des véhicules que de ceux des groupes électrogènes. Mais on devine les hautes montagnes qui l’encerclent.

4 mars :  Les maisons neuves de Katmandou et de sa banlieue ont du panache. Les encadrements surlignés, les sculptures soulignées, les couleurs surmultipliées en disent long sur l’origine et a fortune des propriétaires. Selon les quartiers d’implantation, elles ont parfois les pieds dans les détritus de la rue, qu’importe. Elles mettent parfois des années à s’élever au-dessus des autres, quelquefois sans y parvenir, les fers à béton griffant le ciel et le gris des parpaings attristant le décor. La fortune est aléatoire ici plus qu’ailleurs.

Pour échanger la nôtre, qui est en beaux euros tout droit sortis de nos distributeurs, pour des billets sales et puants mais en vigueur, nous allons à quatre pas d’ici, au centre religieux et donc touristique de Bodhanath. Droit de passage : cent roupies, soit un euro. L’immense stupa blanche surveille de ses grands yeux les pèlerins qui tournent autour du temple en psalmodiant. Elle est coiffée d’une sorte de chapeau à degrés blanc surmonté de dorures d’où s’échappent des drapeaux de prières. Elle symbolise la vie de sa base carrée rouge (la terre), de sa calotte blanche (l’eau), et de son clocher (le feu). Le croissant de lune et le disque solaire représentant l’air et l’espace. D’autres temples, alternés avec des boutiques de souvenirs ou des comptoirs de change cernent le Bodhanath. Nous croisons beaucoup de moines à la robe safran dans ce quartier qui abrite de nombreux monastères.

Nous déjeunons chez Sukman et son épouse Nima. Ils sont Tamang et ont deux jumelles de neuf ans et un petit garçon, Sussan, de trois ans et demi, tous nés au village de Chimding, avec lesquels ils vivent dans une seule pièce d’immeuble à Katmandou. Ils partagent la cuisine, un simple réduit meublé d’un réchaud à gaz, avec d’autres membres de leur famille qui habitent la chambre voisine. Notre repas est notre premier “daalbath” du séjour : assiétée de riz arrosée d’une soupe de lentilles, accompagnée de poulet grillé, de carottes et patates sautées et de chou-fleur cuit à la vapeur. C’est copieux et délicieux. Si cuillères et fourchettes sont mises à notre disposition, la famille, elle, déguste directement avec les doigts. Les adultes sont assis sur les lits et les enfants en tailleur sur la moquette. Chacun se régale, lèche ses doigts avec gourmandise jusqu’au dessert fait de beignets de pommes.

La télé de notre chambre, quand il y a de l’électricité, nous permet de capter TV 5 et occulte les longs mugissements des trompes, les heurts des gongs, les tintements des clochettes des moines dans les monastères. Avec les aboiements des chiens, les grondements des moteurs des véhicules dans la rue, et les mélopées religieuses, ils font un fond sonore qui n’appartient qu’à Katmandou.

5 mars : Après un délicieux petit déjeuner sur la terrasse, Gisèle décide de téléphoner en France malgré les cinq heures de décalage. Elle a raison. MC et moi ne pourront téléphoner à une heure décente là bas : il n’y a plus d’électricité à Katmandou. Il y a heureusement de beaux sites à voir et Sukman nous accompagne à Pashupatinath, “le temple hindou le plus important du Népal qui se dresse au bord des eaux sacré de la Bagmati”, ainsi le présente mon guide touristique. Nous empruntons un “tuktuk”, mini minibus à trois roues qui va entasser, et secouer ses quinze passagers comme dans un shaker, durant tout le trajet. L’entrée du temple nous est interdite car nous n’avons rien d’hindou. Nous nous contenterons, pour une vue d’ensemble, de traverser la rivière, ce cloaque puant au bord duquel on incinère, sur des “ghats”, sortes d’énormes plots, les hindous. De la fumée s’élève dans une odeur de chair brûlée écœurante au dessus du bucher d’où dépasse une paire de pieds. Sur la colline parcourue par les singes rhésus et habitée par les sadhus, ascètes barbouillés de poudre blanche ayant renoncé à toute possession, même de vêtements, nous grimpons entre les sanctuaires de Shiva aux phallus de pierre et sexes de femmes stylisés. Une longue mélopée bouddhiste  s’échappe de l’immense chapiteau monté sur l’autre rive. “om mani padme hum” psalmodient les moines qui prient le grand “Chen-résigs le compatissant”. Traduction littérale peu compréhensible pour nous : le joyau au cœur de lotus, l’éclair du diamant du vide, dans le lotus, cela existe. Et traduction  littéraire toujours aussi obscure : Le Tout serait l’essence primordiale pure et indescriptible de l’existence au -delà de tout ce qui se trouve au cœur même de l’illusion.  Cette phrase est gravée jusque sur les pierres de la montagne et est récitée par  toute la communauté bouddhiste. Tout ce que je retiens de la vue que l’on a d’ici sur les toits des pagodes hindoues, c’est que les deux religions se côtoient au plus près dans le plus grand respect. Leurs temples sont vieux de plusieurs siècles et malgré le bois dont ils sont faits, ont résisté aux intempéries, aux tremblements de terre, et à l’usure de temps tout simplement. Il faudrait beaucoup de temps pour examiner en détail toutes leurs sculptures, étudier tous les symboles et comprendre leur message, ce que nous  n’avons pas. Nous devons regagner le quartier touristique de Thamel pour y trouver l’hôtel qui nous hébergera à notre retour de Chimding, car c’est là que nous ferons nos achats pour la France et nos activités au bénéfice de l’ association. Nous y trouvons le “guest house Souvenir”, à trois euros cinquante la chambre, tenu par des hindous très chaleureux.

6 mars : Leur samedi est notre dimanche : chômé. Les écoles ne reçoivent pas les élèves, les boutiques ont baissé le rideau de fer. Nous invitons la famille de Sukman à visiter le zoo de la ville. Le bus qui nous y amène n’est qu’une camionnette où on s’entasse à vingt-cinq malgré les onze places. Le “tuktuk” que nous empruntons en suivant n’est pas mieux. Les enfants supportent mal l’entassement, la chaleur, les chaos, et sont malades. Mais les jeux et les animaux leur feront oublier le trajet.

Circuler dans la ville permet de capter des images que ne se fixent pas toujours sur la pellicule. Jeux de rue d’adolescents qui lancent des pions sur une table haute, femmes débarrassant la rue d’un tas de pierres, jetant les cailloux dans le large panier -un doko-  porté dans le dos  soutenu par un bandeau, transport de poulets  en bouquets au guidon d’un vélo, enfants qui jouent ou chèvres qui broutent sur un tas d’ordures, étal de viande défendu des mouches par une sorte de fouet fait de ficelles nouées au bout d’un bâton. Le ramassage des ordures qui ne sont pas brûlées à même la rue est fait par un cycliste qui embarque tout ce qui peut resservir : cartons, boîtes en fer ou de soda et de bières, bouteilles d’eau. Rien ne se perd. On voit déambuler dans la foule de rares vaches, noires et efflanquées, à l’oreille identifiée. Le commerce ne se cantonne pas dans les boutiques ou les charrettes à bras. Il descend sur le trottoir et la chaussée, s’accroche au cou et au bras des petits vendeurs.

7 mars : Nous repassons au-dessus des eaux puantes de la Bagmati pour visiter Patan. Absorbée par la tentaculaire Katmandou, la ville était une “cité-état” et se nommait Lalitpur, la cité de la beauté. Elle abrite un bel ensemble de palais, de temples et de stupas qui auraient été érigés deux cent cinquante années avant la naissance de notre Jésus-Christ et ont rapporté à la ville son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO. Conquise par le roi Shiva de Katmandou, nommé Malla, qui unifia la vallée, elle connu un essor architectural, de style Newar, entre les seize et dix huitièmes siècles, assez remarquable. Les boiseries sculptées, parfois de figures érotiques, ont survécu au séisme de 1934 malgré quelques pertes. On ne sait où donner de l’objectif tant ces monuments ou se mêlent bouddhisme et hindouisme sont riches et beaux. Là encore il faudrait des journées de visite pour s’imprégner des lieux et de leur histoire, mais nous devons préparer notre voyage à Chimding où nous partirons en avion, car nous serons accompagnées de Sukman de son épouse et de son fils. Il nous faudra marcher deux journées au départ de l’aérodrome de Phaplu pour rejoindre le village. Des porteurs de Chimding viendrons chercher nos bagages.

8 mars : Le bimoteur qui nous attend est peu engageant, mais l’hôtesse est jolie dans son costume tibétain. Elle nous tend des bonbons et des bouts de coton pour les oreilles.  Un des moteurs refuse de tourner l’hélice. “Un petit problème”, comme nous l’annonce  le pilote, qui mettra une heure à être réparé. Les bonbons sont sucés depuis longtemps lorsqu’on remonte dans l’appareil. Katmandou s’éloigne dans son brouillard de pollution. Elle est remplacé, dans nos hublots, par la blanche chaîne Himalayenne, d’Hima : neige et, alaya : domaine. Sur la montagne, les forêts d’antan ont fait place aux étroites cultures en terrasses de terre d’érosion, à peine zébrées de chemins clairs serpentant sur les crêtes. Une seule route traverse le pays, tout au fond de la gorge, au bord de la rivière. Comme le trajet en bus sur cette route doit être long, fastidieux et douloureux pour l’estomac !  Trente minutes passent vite, et c’est l’atterrissage dans la poussière de la piste. Il nous faut hisser nos bagages jusqu’à la route où nous attendent nos porteurs. Épuisant. Malgré la température rafraîchie par l’altitude -nous sommes à deux mille quatre cent mètres- nous avons chaud.

Nos porteurs n’ont pas terminé leur cinq heures de course pour nous rejoindre. On s ‘avance, avec nos colis, jusqu’au guest house de l’autre bout du village. On nous y servira un daalbaath avant le départ pour Chimding. Nous le prendrons sur les genoux, en compagnie de nos porteurs affamés par leur trajet. Ces “tête-en-l’air”  ont oublié leurs sangles de portage. Il leur faut en acheter à Salleri, le village qui suit Phaplu. Sur le chemin qui descend vers une rivière à traverser sur un pont suspendu, on croise un brancard porté par quatre hommes. Une vieille femme y git, le visage face au soleil, sans protection. C’est l’ambulance. Une noce remonte ce chemin avec ses mariés au cou ceint d’une guirlande dorée. Ils ont banqueté au bord de la rivière et marchent lourdement. Passé la longue rue bordée de commerces et de maisons qui constitue le village de Salleri posé sur une crête, l’habitat est dispersé dans la montagne. Le chemin, parfois étroit, que nous suivons est très emprunté. Trekeurs et écoliers, cultivateurs, commissionnaires, nous croisent. Nos porteurs lourdement chargés doivent poser de temps en temps leur fardeau sur les murs prévus pour leur repos. Ces arrêts permettent à notre troupe de se grouper ses membres. Le soleil disparaît derrière la montagne quand nous arrivons au gîte du soir. La température descend d’un seul coup et nous rentrons nous réfugier dans notre chambrette à la fenêtre sans vitre. On la colmate avec des chiracs, ces lourds édredons locaux. Une soupe synthétique mais chaude nous est servie par nos porteurs,  dans la salle où ils dormiront sur des tables. Des clients y sirotent leur rashi, alcool de millet étendu d’eau chaude. N’ayant plus rien à faire, nous montons faire un brin de toilette à la lingette avant de nous enfoncer dans nos sacs de couchage, presque toutes habillées. Il fait très froid.

9 mars : Après un sommeil en pointillé, troublé des plaintes du petit Soussan perturbé par le voyage, et endolories par la dureté de la couchette sans matelas, nous avalons notre thé accompagné de pain tibétain et attaquons une montée raide comme un “I”.  Des rhododendrons arbustifs -laligouras, en népali et emblèmes du pays- commencent leur flamboyante floraison au bord des terrasses de culture qui n’ont pas encore reverdi. Nous laissons des “murs à mani” sur notre droite -c’est le sens obligatoire de circulation pour ces murs faits de plaques où sont gravées des prières- et arrivons à Sissa, pour déjeuner d’un daalbaath, avant de passer le pont suspendu. Passé un second pont, couvert celui-là, on attaque la longue montée vers le village. Un arc de triomphe de branchages fleuris nous barre le chemin. Un mariage encore ? Non ! C’est nous qui sommes attendues et fêtées, déjà. Passés les pots de cuivre posés devant la porte fleurie, nous devons saluer d’un “namas-té” courbé les “namas-tés” des habitants descendus nous apporter le thé d’accueil et nous ceindre le cou de la “kata” de bienvenue, sorte d’écharpe couleur crème. Tout sourire, chaque famille, aieuls compris, tient à nous saluer. Nous croulons sous les “katas”.  “Namas-té” “Namas-té” vous prendrez bien un verre de thé et les petits biscuits qui vont avec. Pas besoin de comprendre le tamang parlé ici, ni le népali pour ressentir le bonheur de ces gens à nous recevoir. Mais qu’avons nous fait pour cela ? On nous apprend qu’ils ont essayé leur toute  nouvelle installation électrique et qu’ils ont vu la lumière artificielle, pour la première fois de leur vie pour la plupart. Leur bonheur est communicatif et nous sommes très émues de leur gratitude.

Les hollandaises qui ont pris en charge le domaine de l’enseignement pour Chimding, construisant une école, fournissant le matériel pédagogique avec tenues scolaires, payant les instituteurs, sont là aussi. Elles traversent avec nous le village aux maisons dispersées dans la montagne, jusqu’à la maison du papa de Sukman, qui doit nous héberger. Elle aussi est décorée d’un arc de triomphe. Murs blanchis à la chaux, volets et porte peints en bleu, fenêtres sans vitrage, toiture de longues pièces de bois maintenues par de gros cailloux, la maison a un sol de terre battue sur lequel reposent un foyer et deux lits de bois. Le long des murs courent deux planches de bois supportant la vaisselle de métal. Au dessus du foyer, curieusement, pas de cheminée. La fumée s’échappe comme elle peut, par la fenêtre quand elle est ouverte, par la porte,  par le plancher du grenier où dormira la famille qui  laissera le rez de chaussée à notre disposition. L’eau courante arrive ……en courant dans le tuyau noir qui descend à travers la montagne depuis la source captée, et dessert toutes les maisons. Il se termine par un robinet posé sur une branche d’arbre dans chaque cour. Un très récent progrès. Pour les petits besoins, un cabanon posé au bord du vide derrière un tas de feuilles sèches tout au bout de la cour, après le bucher. Les excréments enrichissent cette terre d’érosion, nourrissent la volaille qui dort sous l’escalier intérieur de la maison pour échapper aux prédateurs, rapaces et …..tigres…… Dit-on……Toutes les maisons ne sont pas équipées de ces toilettes sèches.

Pema a dix-huit ans, est mariée au frère de Sukman qui vit à Katmandou et  avec lequel elle communique par le téléphone portable, s’occupe de la maison qu’elle habite avec  l’aïeul, et suit ses études au collège de la commune voisine, Kérun dont dépend Chimding. C’est une très belle jeune femme qui dansera avec grâce pour la fête, en compagnie de ses copines. Pour l’heure, elle s’occupe de servir le thé salé aux visiteurs assis au sol sur des ronds de feuilles de maïs tressées autour du foyer, et de faire bouillir des pommes de terre qu’elle fera sauter dans du massala pour le repas du soir, un régal bourratif. On ne s’habituera jamais à l’âcre fumée qui  s’infiltre et s’imprègne sans s’échapper, mais dehors, c’est le règne de la poussière qui tourbillonne dans le vent. Cruel dilemme : pleurer à cause de la fumée ou avoir les yeux pleins de poussière.  La nuit vient noyer la pièce jusqu’aux flammes quand Sukman a l’idée de basculer l’ interrupteur fixé au pilier de soutènement du toit. La lumière jaillit de la seule ampoule de la maison et chacun se signe en marmonnant religieusement. Le miracle a eu lieu pour la seconde fois dans la vie de ces gens et c’est encore l’émerveillement. Du pas de la porte, on peut voir s’égayer la montagne de quelques deux cents loupiotes qui concurrencent les étoiles. C’est magique.

Après le repas de soupe synthétique et de patates, Péma et Nima lavent la vaisselle à même le sol dans deux bassines, rangent, et passent un coup de balai de paille de riz avant d’ étendre le matelas sur lequel je dormirais, les filles occupant les lits de bois. Il n’est pas tard, mais il faut économiser le bois qui brûle dans l’âtre. Une deuxième raison à ce coucher tôt : le lever se fera comme à l’habitude, à l’aube, soit six heures du matin. Toilette à la lingette faites, nous ne tarderons pas à dormir après les fatigues et les émotions de ce voyage.

10 mars : Six heures. Le papy descend du grenier, ouvre le volet au-dessus du lit de Marie Claude qui dort encore, titille les braises du foyer et l’alimente de petit bois avant d’aller en chercher du plus gros pour préparer le thé du matin. Nous n’avons que quelques minutes pour notre toilette et nous habiller avant que la salle  ne soit envahie. Pas le temps même de frissonner de l’absence du soleil et des flammes.  Une villageoise entre déjà pour acheter quatre mesures de maïs que le grand père lui sert largement. Pema a  mis l’eau à chauffer et avec Nima prépare la pâte des chapatis, sortes de galettes de pain sans levain qui cuiront au bord du wok. Sur l’unique foyer, il leur faudra bien deux heures pour préparer ce petit-déjeuner de “hot lemon”, sirop de citron chaud, thé au lait, œufs durs sautés dans du massala et chapatis au miel ou à la confiture.  L’assistance est grossie du “tonton”, frère du grand-père qui a vécu en Inde et en est revenu sans famille ni revenus. Il s’occupe des bêtes de la famille et loge dans un paillote au bord d’un champ. Tout sourire, les voisins, la famille, les enfants, envahissent l’espace pourtant étroit et partagent le thé, faisant monter la chaleur et l’ambiance de plusieurs crans. Il en sera ainsi chaque matin.

Débarrassées des futilités, les activités humaines prennent ici tout leur sens. Le temps semble suspendu à la préparation des repas. Ramassage du bois pour le feu, séchage de la purée des pommes de terre pour la conservation, soins aux animaux, sarclage de la terre, tout tourne autour de la survie alimentaire. L’observation de cette vie nous amène à penser que des poêles munis de tuyau d’évacuation des fumées permettraient d’abord un confort mais surtout l’amélioration de la santé des yeux et une sérieuse  économie de bois, et par conséquence, la diminution de la déforestation. Les foyers les plus aisés disposent de cocotte-minutes qui diminuent les temps de cuisson du riz et des sauces. Il serait profitable pour tous d’en disposer aussi. En attendant, nous expliquons à Sukman que les nattes posées sur des liteaux au-dessus du foyer empêchent la fumée de s’échapper par les interstices de la toiture. Il les ôte et immédiatement l’air devient plus respirable. L’absence de carreaux aux fenêtres, un avantage pour l’évacuation des fumées, ne sera plus nécessaire si la fumée est captée par un tuyau de poêle. Obturer ces ouvertures  avec des vitrages apporterait un intérêt non négligeable contre le froid de l’hiver et de la nuit à cette altitude. Ces améliorations seront les futurs projets de notre association et de la population qui y participera en apportant sa main d’œuvre.

Je ne peux que remarquer la propreté du village à côté de l’aspect de Katmandou. C’est grâce à Marie Claude qui a expliqué à Sukman combien il est nécessaire d’éduquer les enfants et leurs parents à ne pas jeter les détritus dans la nature. La leçon a aussi eu l’écoute des enseignants et chaque habitation possède son sac plastique destiné à recueillir les ordures. Lorsqu’il est plein, il suffit d’en brûler le contenu.

A l’heure du repas, nous apprécions le souper fait de foie de chèvre en sauce mélangé à des pâtes népalaises. Deux chèvres ont été achetées par les villageois pour le festin de l’inauguration de l’électricité du lendemain. Sacrifiées, elles nourriront toute la population sous forme de sauce accompagnant le daalbaath. Le souper avalé, sa cigarette de feuille d’arbre où il roule un peu de tabac, fumée, et le papy écarte les braises au coin de l’âtre. C’est le signal du coucher. Malgré la lumière de l’ampoule et l’heure -il n’est que huit heures- , il n’y a pas de veillée.

11 mars : Petits déjeuners de “pourrits”, gros beignets frits un à eu par Nima dans un minuscule wok, avalé, il y a de l’agitation dans l’air. Les visiteurs sont plus nombreux et précoces ce matin. Le papy balaie frénétiquement le sol à peine mon matelas roulé, on nous fait chauffer de l’eau pour laver nos cheveux. Il faut être belles pour la fête.

Une longue file de gens se forme pour descendre à la centrale électrique et suit la conduite d’eau posée au fond d’un fossé, parfois profond d’un mètre, jusqu’au bâtiment qui abrite la turbine. Un arc de triomphe de branchages fleuri avec ses brocs égaie le décor et juste derrière, des femmes nous attendent les bras chargés de “katas”. Une deux trois, on ne compte plus les foulards autour de notre cou et nos nez disparaissent sous l’empilement. Namas-té ! Namas-té ! Namas-té ! Tasses de thé, saupoudrage rouge sur la tête,  rires et  sourires francs. C’est la joie de nous faire découvrir la large banderole qui orne la porte de la petite maison où va ronronner le moteur dans les minutes qui suivent. Sous l’ampoule qui s’éclaire enfin, la foule entassée respire son bonheur. C’est la récompense d’un travail titanesque, avec des moyens dérisoires et dans  un temps record, auquel tout le monde a participé : hommes, enfants et femmes. Nouveau passage sous l’arc de triomphe où l’on récolte encore quelques katas et nous remontons chez Sukman où une longue table a été dressée dans un champ qui n’a pas reçu sa semence de maïs traditionnelle pour la circonstance. Pots de laliguras et fauteuils de jardin, nous reçoivent avec la foule qui a ménagé un espace pour les danseurs et ceux qui clameront le discours d’inauguration dans le haut-parleur. Nous commentons entre nous les détails et chiffres qui nous sont donnés : création de chemins pour le passage du matériel à travers la montagne dont les pentes sont particulièrement raides ici, quatre vingt dix arbres coupés, élagués, et acheminés pour fabriquer les poteaux qui supporteront les fils électriques, des kilomètres de tranchées creusés dans la terre et la roche pour le passage de la conduite d’eau, les trois cents kilogrammes de la turbine portés à dos d’hommes jusqu’au bâtiment qu’il a fallu construire pour l’abriter, acheminement de tonnes de matériel, dont les bobines de fil électrique, toujours à dos d’hommes, depuis le dernier village ravitaillé par des véhicules, soit à quatre jours de marche de là. Un travail pharaonique dont le seul mérite leur revient, à tous, si modestes qu’ils soient. S’ils nous remercient pour notre impulsion, nous ne pouvons que les gratifier de félicitations pour leur courage, leur volonté et leur travail. Ces gens méritent plus que personne leur bonheur et l’aide pécuniaire que nous leur avons apportée. Ils méritent aussi que nous poursuivions notre mission au-delà de ce qu’ils attendent de nous, c’est-à-dire rien ! Car ils ne demandent rien ces gens-là ! Ils se satisfont de ce qu’ils ont, soit trois fois rien. Mais nous, nous savons bien que s’ils avaient les moyens de vivre dans leur village, les  jeunes hommes, chefs de famille,  ne le quitteraient jamais pour aller chercher jusqu’à l’étranger quelque argent pour se nourrir. Il faut que nous les aidions à survivre ici avec un peu plus de confort. En développant leur agriculture, en favorisant le reboisement, en installant un poste médical, et d’autres actions comme l’aménagement de leurs maisons pour l’accueil des randonneurs dans leur village, nous leur offrons l’espoir d’un avenir plus serein. En retour, ils donnent un but à notre vie et l’occasion de mieux nous aimer nous-même en les aimant. On ne sait pas qui y gagne le plus…….

Pour l’heure, les discours et remerciements terminés, nous débutons le festin par un plat de pommes de terre frites -offert aux seules invitées- suivi du traditionnel daal baath à la sauce de chèvre. Les enfants, mains lavées, sont assis au sol en tailleur sur une planche de bois et reçoivent leur riz dans leur assiette de métal. Il n’y a pas de turbulence entre eux, tout se fait dans l’ordre et le respect, même après que les assiettes soient ramassées pour le lavage.Toute la population du village est là, assise sur les talus, à déguster son riz jusqu’au moindre grain.

Les musiciens se mettent en place. Ils sont au nombre de deux à scander  leur rythme sur une peau de bête tendue sur un cercle de bois.  Les jeunes filles  vêtues dans la tradition des fêtes- il n’y a pas de garçon et certaines filles portent des pantalons- entrent dans l’espace laissé vide en piétinant la poussière. Leurs bras serpentent autour d’elles. Plusieurs chorégraphies s’enchaînent sur le même pas, puis c’est au tour des femmes du village de danser. Le groupe des hommes âgés nous montre qu’il n’a pas oublié la danse et fait sa démonstration. Ici, personne n’a d’habit de fête. La tenue ordinaire, anorak ou veste de grosse laine est de rigueur. On nous invite à montrer nos talents et à chanter le “resem firiri” qui clôture les treks des guides. Il est l’heure des derniers remerciements avec kathas, namas-té et poudre rouge. La fête se termine avec une démonstration de fonctionnement de poêle chinois, un modèle à ne pas choisir pour équiper les foyers. Non seulement il n’est pas pratique, mais les produits chinois se doivent d’être boycottés  car ils étouffent l’économie du Népal. Ce n’est pas pour rien que les Chinois construisent une route au Népal qui débouche sur leur pays et montera jusqu’au Tibet.

Durant toute la fête, il n’y eut aucune consommation d’alcool. Seuls les cuisiniers qui ont beaucoup travaillé ont eu droit à une rasade de “Rashi”. Peu habitués, ils ont eu une altercation où un poing a rencontré un nez, en présence de la foule accourue pour voir le spectacle. Il y a si peu de distractions…….

12 mars : Le rituel est respecté. Les filles trouvent un rat dans un seau où restait un peu de grains. Un cri, un couvercle, et oust dehors la bestiole ! Nous avions bien senti, Gisèle et moi quelques trottinements dans la nuit, vite attribués à des souris. Mais un rat, pouah ! Ils ne craignent rien ici, les chats ayant été abattus pour vol de nourriture dans le village……..

Ce matin, c’est Sukman qui nous prépare de délicieux pancakes pour le petit déjeuner. Nous sommes choyées. Pour midi, nous aurons droit à un riz cantonnais avec thé népalais au sucre et à la cannelle.  C’est le jour de la distribution des vêtements que nous avons apportés. Il manque quelques paires de chaussures

13 mars : Nima a préparé le pain tibétain et Sukman l’omelette à l’aillet. C’est la seule plante qui pousse ici avec une sorte d’épinard à feuilles dures et amères qui accompagne le daal baath. Les enfants parrainés viennent avec leur parent recevoir la lettre de leur parrain. C’est l’occasion de prendre des photos et de connaître les enfants qui seront aidés durant leur scolarité. Il y a des postulants dont cette dame qui a eu neuf filles avant de mettre au  monde le garçon qu’elle voulait.

Buda nous invite pour le déjeuner. Il est le moteur de la modernisation du village et héberge les deux hollandaises qui s’occupent de l’école. C’est l’occasion de discussions entre nous qui ne voulons pas interférer dans nos actions. Déterminer les priorités, choisir les actions, mettre en place l’organisation de l’aide n’est pas une mince affaire qui se doit d’éviter les erreurs. Par chance, nous avons une même optique : ne rien décider pour les habitants de Chimding et leur laisser leurs responsabilités.

On nous sert du jus de raison chaud, des tranches d’un fromage qui ressemble à notre “brebis des Pyrénées”, et des “momos”, sortes de raviolis délicieux. Le daal baath  au poulet a du mal a passer après tout cela ! Pour le faire “descendre”,  nous….montons nous promener dans la montagne. Pas moyen, ici, de faire autre chose que de monter ou descendre. Nous rencontrons un vieille dame qui veut nous expliquer quelque chose avec force  gestes. Elle rit tellement fort que nous l’imitons sans rien comprendre à son discours et, toujours riant, chacune reprend son chemin. Elle avait simplement peur que nous nous égarions !

Retour sur l’étroite bande de terre où est bâtie la maison. Comme chaque jour, les enfants viennent partager le ballon de Soussan. Le terrain de foot est réduit à la cour. Qu’importe pour les shoots, et le ballon qui dévale par-dessus le champ de patates sera vite rattrapé par les gamins voltigeant. Le grand-père se désole de voir ses patates déterrées par les petits pieds mais renonce à gronder. La mansuétude des adultes pour les enfants tarit toute velléité de larmes. Les poules errent comme elles peuvent au milieu du match. Au moins, tant que les enfants jouent, les rapaces ne s’avisent pas à leur fondre dessus pour emporter leurs poussins. Gare à la fin de la partie. Là, elles ne sont plus protégées et perdent vite leur progéniture.

14 mars : Nous descendons voir l’emplacement prévu pour l’installation du moulin à grain qui fonctionnera à la force hydraulique, les villageois y tiennent, prétendant que la farine est meilleure quand le grain est moulue avec. La pierre de 200 kg sera amenée à dos d’homme depuis Patalé. Une “bagatelle” selon Sukman ! Le reste du matériel, turbine, tuyaux de canalisation pour la rivière, suivra la même voie. Ayant constaté les travaux faits pour  l’électrification, il n’y a pas lieu de s’affoler effectivement. Il paraît que ce moulin sera au centre du village. Pas facile à voir tant le relief est tourmenté et les maisons éparpillées. Avant d’aller déjeuner chez la sœur de Sukman chargée des parrainages, nous allons voir le barrage qui alimente la turbine pour l’électricité et constatons l’immense travail accompli par les villageois.

15 mars : La température fraîchie de la veille et la couverture nuageuse inhabituelle ne présageaient rien de bon mais pas la tempête de la nuit.  Dans le hurlement du vent, la porte de la maison s’est rouverte laissant entrer des  tourbillons de poussière.  De grosses gouttes de pluie tambourinent sur le toit et j’appréhende l’averse dans la maison vue les rayures de ciel que l’on apercevait le jour à travers la toiture. Au matin, le papy remet quelques tuiles en place et personne ne fait allusion à la tempête. Les sommets enneigés garderont quelques jours trace des intempéries.

Avant le déjeuner chez un membre du comité du village (la gestion ici est collégiale), nous petit-déjeunons encore copieusement chez le frère de Sukman de chapatis et omelette à l’aillet. Nos estomacs ne peuvent pas faire le tour de toutes les familles mais il y  a des visites que l’on ne peut éluder.  Notre hôte est guide de montagne et travaille chaque année en Belgique. Le confort de sa maison s’en ressent avec ses vitres aux fenêtres et son décor.

16 mars : Nous devons visiter l’école où les élèves sont en session d’examen. Nous apprenons que nous sommes en 2066 ici et passeront en avril en 2067. Les élèvent passent donc leurs examens de fin d’année. Dans le bureau des instituteurs, une vieille photo de la vieille école. Edifiant ! Et des tableaux éducatifs mis là pour être protégés des menottes. Dommage. La salle de bibliothèque est trop neuve, trop propre. Elle sert trop peu faute d’éducation des…instituteurs. Les classes ont les volets fermés pour protéger de la poussière et du froid. Il y fait sombre. Un élève a été surpris avec son livre de cours, interdit le jour de l’examen. Il sera juste grondé.

Nous quittons l’éclole pour déjeuner chez Zip, un copain de Sukman. Il aménage sa maison pour l’accueil de touristes et nous montons au premier étage déguster un ….daal baath ! autour du foyer. Dehors, il fait un temps de chien et nous nous inquiétons de l’état des chemins verticaux après la pluie. Nous partons demain.

17 mars : Les visites des villageoises sont plus précoces et  nombreuses ce matin. le tapis de feuilles de maïs, que je voulais ramener en souvenir, est là, sans que je sache qui récompenser. Je fais mon enquête et paye mon emplette. Sukman nous prépare des pancakes et y glisse une omelette avec les œufs que l’on nous  a apportés. La famille de Sukman repartira avec plus de cadeaux qu’elle n’en avait amené.  Nous n’aurons qu’un porteur pour ce trajet de retour. La charge sera plus lourde mais Soussan a prit l’habitude de marcher dans la montagne. Il ne sera plus une charge.

Namas-té! Namas-té! Namas-té! Vous pendrez bien une tasse de thé aant de partir. Nous récoltons force khatas et collier de laliguras.

La balade est agréable dans la température qui remonte. Gisèle éprouve quelque fatigue. Nous rencontrons Buda et les hollandaises au gîte qui nous a hébergé à l’aller. Ils rentrent au village après une visite à Salleri, le seul endroit où la communication est possible avec l’étranger. Un quidam entre avec nous dans l’estaminet et se fait servir du rashi. Il n’en est pas à son premier verre et est passablement éméché. L’hôtesse refuse bientôt de le resservir et le jette dehors après l’avoir extirpé de son fauteuil. Il profite de l’entrée d’un client pour rentrer sur ses pas et s’assoit, attendant un autre verre de rashi. Quand la tenancière le voit, elle est furieuse. Et de nouveau le jette dehors, fermant la porte à clé derrière lui.

18 mars : Les moustiques attaquent les mollets de ceux et celles qui portent le short. Le radoucissement de la température a des inconvénients. Sur la piste carrossable qui va à Patalé des ouvriers élargissent un virage en cassant la roche avec des maillets et de simples coins de fer.

A Salleri, village commerçant perché sur une étroite crète, nous entrons dans une gargote manger des beignets de farine de riz. La falaise qu’elle surplombe sert de vide ordure. Chez le quincailler nous achetons une cocotte-minute pour le papa de Sukman. Elle repartira avec le porteur. Après le repas, Sukman va faire enregistrer son mariage avec Nima (mariés par la famille, ils vivent ensemble depuis dix ans mais l’administration l’ignore) et la naissance de ses enfants. Le préposé arrive avec ses papiers et ses tampons dans la gargote où nous avons déjeuné pour régulariser la situation de nos amis. Nous attendons ensuite la visite de l’ingénieur qui a organisé les travaux d’électrification du village. Sa silhouette fine de coureur de montagne atteste qu’il ne chôme pas, tout étudiant qu’il soit (il n’a pas terminé ses études et déborde de travail pour les villages qui veulent tous être électrifiés). Nous le félicitons d’avoir bien prévu son affaire et lui confions l’installation du moulin. Il nous raccompagne sur un bout de chemin qui nous mène à notre gîte pour la nuit, et nous quitte non sans nous avoir offert les khatas d’usage. Namas-té.

19 mars : Les chiens sonnent le réveil à six heures. Deux heures d’attente pour le petit déjeuner de pain tibétain et confiture. L’avion doit décoller à neuf heures, s’il n’a pas de panne. Pas de douane ici, le bâtiment est démoli. Sa reconstruction mettra du temps car les ouvriers fabriquent les moellons à coups de marteaux après avoir extrait la pierre de la montagne. Nous échapperont aux rayons X mais pas aux UV :  il fait un soleil de plomb sur la piste où nous avons tout loisir pour regarder passer des porteurs si lourdement chargés qu’ils doivent poser, tous les cent mètres, leurs fesses sur leur bâton spécialement équipé pour cela, ou des équipages de mulets très chargés aussi.  L’avion est en retard, ce qui permet à une cousine des Tamang d’apporter un cadeau lourd de conséquences : cent kilogrammes de patates. Il faudra à Sukman des talents de médiateurs pour avoir le droit de les jeter dans la soute à bagages. Car les bagages seront pesés sur la balance amenée tout exprès. Enfin l’avion décolle après que l’équipage se soit restauré dans un gargote de la route, tout au-dessus de la piste. L’hôtesse a eu bien du mérite à monter et descendre, sur ses talons hauts, le chemin qui y menait.

Je me régale de la vue du paysage : une barrière de hautes montagnes enneigées, des cultures en terrasse sur les montagnes plus basses où les tâches bleues des toitures de tôle signalent un habitat dispersé, une plaine hérissée des cheminées des briqueteries où les enfants travaillent au grand dam de l’UNICEF qui essaie de les en empêcher.

L’atmosphère de Katmandou nous étouffe après le bon air, même un peu poussiéreux, que nous respirions à Chimding. Nous retrouvons l’eau chaude pour la douche et la lessive. Nos peaux ont bronzé mais nous sentons enfin de propre.

20, 21, 22 mars : Journées shopping avec Sukman. Je dois faire remplacer les montures de mes lunettes cassées à Chimding, et nous débutons nos achats pour l’association. Le contraste entre cette ville à l’activité frénétique et le village de montagne est saisissant. J’ai tout loisir à observer cette population mélangée d’hindous, de tibétains, de népalais, et de touristes dont le nombre a augmenté. Le costume ne laisse aucun doute sur l’origine de chacun. La vie est dans la rue. Enfants jouant ou quémandant, commerces ambulants, religions exercées, animaux élevés, et visiteurs explorant.

23 mars : Les Tamang nous rejoignent pour aller visiter Baktapur. Encore une cité-état, médiévale, et la mieux conservée dit le bouquin. Pour s’y rendre, trouver le bon coche dans cet embrouillamini  d’ autobus et de camionnettes demande de l’habileté et la connaissance de l’ancien nom de cette ville : Bhadgaon  (prononcez beudgon). La “cité des dévots”, avec ses maisons newar aux magnifiques sculptures de bois, vaut aussi la visite pour ses trois places bordées des palais les plus superbes du pays.  Avec près de deux cents temples et autant d’auberges, la cité se trouvait sur la route entre Inde et Tibet. Elle était percée de nombreux puits et bassins qui ont subi, comme le reste, les sévices du tremblement de terre de 1934. L ‘Allemagne l’a dotée d’un réseau d’assainissement et d’un pavement pour l’aider à panser ses plaies. On ne sait où donner de l’objectif car tout est incroyablement beau, jusqu’au plus petit détail. Cette visite-aperçu demande un retour impérativement. On n’apprivoise pas facilement les déesses et leurs multiples facettes, ou l’histoire et la religion. Au milieu de toutes ces splendeurs, Marie Claude rencontre de manière fortuite son amie Tara dont elle n’avait plus les coordonnées. Rendez-vous est prit.

Dernière semaine de mars : Entre les  très intéressantes visites aux amies ou des amis, et nos achats, nous casons une visite au ferronnier qui doit fournir les poêles pour Chimding (un par semaine avec les coupures d’électricité de la ville).  Entre nos achats et nos visites :  Durbar Square et ses palais  classés au patrimoine mondial par l’UNESCO et Swayambhunath le sanctuaire bouddhiste,  le temps passe vite. Notre séjour tire à sa fin.Il fut le voyage le plus riche  d’enseignements que j’ai jamais fait.

Je tire une seule conclusion à ce voyage. Il faut absolument voir le Népal. Autant pour ses paysages que pour les réalisations de ses hommes et aussi pour les hommes eux mêmes. C’est un pays où on ne se sent pas en danger si on veut le visiter seul, mais il vaut bien mieux être accompagner pour mieux l’apprécier dans toutes ses dimensions. Beaucoup de français qui le connaissent y reviennent régulièrement et je les comprend.

Pour LUMIERES DU NEPAL, la liste des missions s’est allongée. Mais c’est un bonheur que d’avoir l’occasion d’apporter un plus à ce peuple qui ne mérite pas son indigence.

Posté(e) par Pat à 19:36:48 | Permalien | Aucun commentaire »

Dimanche, novembre 21, 2010

Voyage au Burkina Faso mars 2001

Je sais, ça ne date pas d’hier. Mais que voulez-vous, à la retraite on ne chôme pas. Depuis deux (ou des) années je n’ai pas trouvé le temps de vous raconter ce voyage. Le voici aujourd’hui qui vous emmène sous les tropiques. Bonne lecture.

Ce 25 février, l’excitation est à son comble pour Monique, Angéline qui en perdra dix fois son passeport, son carnet de vaccination, son billet d’avion, son porte-monnaie ou le contenu de son verre d’apéro, et moi. Nous délaissons nos maris (une chacune) derrière la vitre de la douane, pour une visite à nos filleuls burkinabés et mener à bien l’électrification de l’école de Koupéla. L’ambiance est à la fête, surtout pour moi dont c’est le premier voyage dans ce pays. J’ai tout à découvrir.

La nuit n’est pas loin lorsque nous sommes accueillies, à l’aéroport de Ouagadougou, avec chaleur par l’amitié de Jean Luc Bambara (un bambara) et d’ Urbain, en plus de l’étouffante moiteur de l’Afrique. Avec nos volumineux bagages -nous apportons cadeaux et médicaments- entassés dans le coffre de la voiture de Jean Luc, nous roulons vers la banlieue. J’ai juste le temps de découvrir au bord de la route-goudron des échantillons de l’activité commerciale du pays qui va du petit vendeur de kleenex au marchand de  meubles, et la nuit est totale. Sous cette latitude, le soleil est bien le seul à se lever ou se coucher sans traîner ni  nonchalance. L’éclairage public est chiche et limité à la route-goudron. Les véhicules sont peu ou pas du tout équipés de phares. Quand ils le sont, les chauffeurs économisent la batterie pour qu’elle dure plus longtemps. C’est dire que sur les “six-mètres”, ces larges avenues de latérite rouge, la circulation est périlleuse. Chacun roule à sa fantaisie ici, au gré de son humeur, de ses envies, de ses besoins et de l’état de la route truffée de nids de poules, parfois de véritables cratères, évitant les animaux -poules, cochons, chiens- qui y déambulent librement. Le culot et l’art de l’esquive font office de code. Il n’est que dix-huit heure et l’activité bat encore son plein : travailleurs regagnant leur domicile, clients faisant leurs courses, marchands à l’étal grand ouvert ou ambulants, coursiers. La nuit est à peine trouée du blanc des yeux des locaux, véritables catadioptres, sous la pale lueur d’une lune descendante. Nous allons souper sous la chiche lumière colorée d’une guirlande de “maqui”, lieu de restauration traditionnel,  dans un espace meublé de tables et chaises de fer qui ont beaucoup vécu. Souper est un terme impropre à la consommation du bout des doigts de quelques pommes de terre frites et d’un “poulet-bicyclette”  grillé sur une tôle. Ces poulets, hauts sur pattes vivent dans la rue la plupart du temps. Leur course pour échapper à l’écrabouillement ou à la capture est véritablement comique : on les dirait pédalant.  Comme nos hôtes, nous rejetons les reliefs de notre repas par dessus nos épaules : ils sont vite happés par les petits chiens jaunes et efflanqués, au poil ras et sale, qui survivent ici par débrouillardise.

La maison à toit plat de Jean Luc est en travaux pour carrelages et peintures. Un séjour, deux chambres -une pour chacun des époux- et une salle de douche -attention à la température de l’eau qui court dans les tuyaux, elle est brûlante le jour- en font tout le confort. Un matelas posé par terre est rajouté pour moi à la chambre de monsieur qui participe à un symposium de sculpture et sera absent durant notre séjour. Les commodités sont dans la cour, ce qui n’est pas un avantage pour les crises de “tourista” dont nous seront immanquablement victimes. On ne passe pas son organisme du glacé au brûlant sans qu’il proteste. Dans la poussière de la cour s’ébattent deux coqs -dont un est le chef et le fait savoir toutes les deux heures, jour ou nuit- des poules et pintades qui constituent les provisions de la famille, et deux chiens. On découvre plus tard de longs insectes aux grandes antennes qui viennent me chatouiller la nuit mais qui sont moins offensives que les moustiques invisibles qui nous attaquent méchamment, et des margouillats, sortes de gros lézards, qui courent au long des murs.

Les ouvriers du chantier de Jean Luc n’ont pas l’amour du fignolage. leurs lignes droites sont vagabondes, leurs surfaces planes ondulent au gré du terrain et leurs angles sont fantaisistes. Nous les observons en déjeunant sous le préau des produits achetés chez le marchand voisin, pain frais, et margarine qui sera conservée dans le réfrigérateur de la maison, mangues. Les étagères de son étal n’étaient guère alourdies de marchandises mais il nous dépanne. Son pain est, hélas, emballé dans le papier déchiré d’un sac de ciment. Il vend des cigarettes -pas à nous-  à l’unité et les allume gratuitement au briquet attaché à son comptoir. On n’est jamais trop prudent.

Chez notre ami, Rasmata, jeune fille aux nattes torsadées, est chargée de la cuisson des repas qu’elle prépare dans un réduit du fond de la cour,  et qui ne contient qu’un garde- manger où est stocké le riz et un réchaud à gaz. C’est elle qui lave le linge au robinet grâce à un pain de savon et fait cuire le “tô”, farine de mil cuite à l’eau  qui ressemble à s’y méprendre à de la colle à tapisserie. Youssouf, grand jeune homme couleur d’ébène à l’allure fière, garde la maison. Ce n’est pas un luxe dans un pays où  la possession est rare et tentante. Il est le serviteur à tout faire : laver la voiture, ouvrir le portail, arroser la végétation pour qu’elle reste verte. Jean Luc, qui a les revenus de son art et ceux de son épouse,  emploi ainsi les jeunes de sa famille pour qu’ils aient au moins de quoi se nourrir et ne traînent pas les rues. Ici, le chômage n’est pas indemnisé. Jean Luc par ailleurs subvient à la survie d’autres membres de sa grande famille et ne peut faire autrement tant est obligatoire la solidarité traditionnelle. Il a beaucoup de mal à ne pas se laisser phagocyter.

Aller au centre-ville n’est pas un problème. Les taxis courent les pistes. Il en coûte “deux cents/deux cents”, soit deux francs français par personne pour rouler sur la route-goudron. Davantage dès qu’on aborde les “six-mètres” et ce sera l’objet d’âpres marchandages.  Tout se discute ici. La longueur du trajet : “c’est un peu loin” peut vous amener à marcher une heure à pied ou rouler deux heures, “dans quelques temps” peut vous faire perdre la matinée ou trois jours. Tout est relatif, approximatif et ….affirmatif ! Rien n’a vraiment d’importance.

Ouagadougou sent les égouts. Ils s’étalent à ciel ouvert. Les rayons du soleil y  sont amortis par la fumée des mauvaises carburations des moteurs et l’échappement des mobylettes. La ville grouille, klaxonne, zigzague. Comme si la place manquait, il faut gagner en hauteur, à la limite de la surcharge et de l’équilibre. Le cirque est dans la rue et les artistes s’ignorent. Femme sur sa mobylette, fonçant dans la foule, une énorme bassine de fraises en pyramides  posée sur sa tête, cycliste chargé de trois énormes “canaris” de terre, sorte de citernes destinées à contenir la réserve d’eau du ménage,  taxi-brousse supportant deux mètres de bagages, camions débordant de marchandises, taxi “quatre L” bourré de six passagers, parking à vélos entremêlant des centaines de bicyclettes.

Au marché, les parasols prolongent les étalages de tout ce qui peut être utile aux touristes ou aux burkinabés. Les étalages sont protégés par des auvents de plastique bleu qu’une bourrasque enlèverait en une minute. Mais il n’y a pas de bourrasque de vent ici. Sur les trottoirs, les petits métiers pullulent sans faire de choux gras. Réparateurs de deux roues -les pneus sont usés jusqu’à la corde et crèvent facilement-, cireurs de chaussures -il y a tant de poussières au sol mais des chaussures nettes sont un gage de sérieux et l’étalage de l’aisance – vendeurs de boissons contenues dans des sachets noués -il fait si sec que la déshydratation nous guette à chaque carrefour – et échangeurs de monnaie. “Bonzour Madame Zentille”, “Bonzour Madame Burkinabé” tu veux acheter ? Pour couper court, j’enfonce ma casquette sur mes yeux et lève le menton, regardant ailleurs. Notre manne, entendez par là le budget de notre association pour acheter les objets qui seront vendus en France au bénéfice de l’école à électrifier, n’y suffirait pas.  Mes copines se laissent attendrir et se retrouvent si cernées par les enfants-revendeurs qu’elles ne peuvent plus avancer dans la rue. Je les laisse se débrouiller et préfère me repaitre de la vue des femmes de ce pays, si belles dans leurs froufrous de couleur, avec leurs coiffures sculptées.

La  situation de ces  enfants exploités est déplorable. Mais ceux qui m’inspirent des sentiments plus violents encore ce sont ces handicapés, frappés de polio, non appareillés,  qui servent d’appâts pour les aumônes. Ils sont amenés en ville par camions entiers, par des gens qui profitent de leur malheur pour gagner de l’argent. Maltraités, humiliés, ils ne sont plus que des loques humaines destinés à inspirer de la pitié.

La recommandation de Jean Luc de fermer la porte de la maison à clé la nuit n’était pas une bonne idée. Ouvrir la serrure de nuit pour aller soulager une “tourista” est une épreuve…..

Nous avons eu la chance d’arriver à Ouagadougou avec le festival du cinéma panafricain. Le Fespaco a retenu tous nos après-midi de la semaine. Si la qualité technique des films, visionnés dans la relative fraîcheur des salles, laissait à désirer, leurs sujets étaient intéressants. Sans mièvrerie ni larmoiement, ils abordaient les maux de ces sociétés dites “en voie de développement” engluées dans  leurs traditions, écartelées entre la modernité et l’émancipation, l’animisme et le christianisme, partagées entre leurs ambitions et leur impuissance, en marche vers un progrès qui ne leur va pas, menées par des dirigeants bourrés d’incertitudes qui affirment leur tyrannie. Corruption, situation des femmes, viols et malversations, pauvreté, étaient des sujets bien traités, mais hélas visionnés par un public essentiellement blanc. L’internationalisme aidant, nous avons pu voir un film réalisé par un algérien,  tourné en Italie avec des acteurs français.

Le père Marc, une connaissance de mes copines,  termine sa dernière année d’école d’infirmier et reçoit les mécréantes qu’il devine en nous, au scolasticat Saint Camille,  avec sa traditionnelle question “est-ce que Dieu existe” ? J’étais prévenue,  mais je n’ai pas pu m’empêcher de répondre : “autant que le diable”. Pas rebuté, il nous invite à commencer le carême avec sa congrégation. Le repas au milieu d’une bande de novices bruyants et excités comme des collégiens fêtards ne manquait pas de sel. Ils ont passé la soirée à jouer au pingpong en écoutant du reggae joué à la guitare et en croquant des cacahuètes sucrées.

Nous passeront une partie de notre séjour hébergées par les sœurs de Saint Camille à Koupéla. Elles sont italiennes et nous partageons leur repas de “pasta chuta” et autres macaronis. Économes jusqu’ à la moindre miette de pain, elles vivent de prières, de travail au dispensaire où fonctionnent un laboratoire d’analyses médicales, un cabinet dentaire et une consultation de pré natalité.  Elles ont  une clinique d’accouchement à Ouagadougou que nous visiterons. Là-bas, les parturientes ne restent que le temps de l’accouchement -soit une journée- et doivent se débrouiller pour leur nourriture et leur linge si leur famille ne s’en charge pas, mais eles ont l’assurance d’être bien soignées, ce qui n’est pas le cas lorsqu’elles accouchent chez elles. Les sœurs sont notre relais pour le parrainage des enfants, transmettant les colis qui leurs sont envoyés.  Elles nous prêtent leur “Renault quatre L” pour aller en brousse  et raccompagner un protégé avec ses colis qui stagnaient chez elles on ne sait pourquoi. Sur le trajet, nous croisons deux targuis (touaregs)  dominant, de leur costume bleu, la tête de leur fière monture, image impressionnante de naturel. En chemin, on rencontre le père de la famille sur son vélo. Il part chercher du travail car il ne peut plus nourrir ses enfants. Il est veuf, et doit subvenir à six gamins en bas âge. Nous étalons sous l’auvent de sa case le contenu des colis de l’enfant. Vêtements, chaussures, jouets, cahiers d’école seront vendus au bénéfice de la caisse commune qui sert à nourrir tout le quartier. L’enfant peut avoir l’air triste  devant l’étalage de cette richesse. Il n’en profitera jamais que par le biais d’un peu de “tô” dans son écuelle du soir.

Les sœurs nous font visiter leur dispensaire de brousse et leur jardin  potager où poussent de maigres légumes. Des puisatiers italiens leur ont foré deux puits pour l’arrosage. Des gamins arrivant de la brousse nous montrent leur capture : un long serpent qui améliorera l’ordinaire de leur repas. Par jeu, ils nous le passent autour du cou. Frissons garantis.

En chemin, nous rendons visite à des familles, toutes bonnes catholiques pratiquantes, la statue de la sainte vierge l’atteste, c’est pourquoi les sœurs s’y intéressent. Un tisseur nous attarde. Son métier est fait de branches d’arbres non transformées, simplement choisies pour leur forme, et de gros cailloux. Il tisse d’étroites bandes de lainage de couleurs naturelles, écrues, brunes, ou fauves qui seront assemblées pour formées de grandes largeurs. L’artisanat local est réduit à sa plus simple expression dans ces campagnes démunies de tout et surtout de végétation. Quelques moutons, un peu de glaise pour fabriquer les briques découpées à même le sol et  qui serviront de matériaux de construction, pour servir à mouler les “canaris” les pots de cuisine, et des baobabs qui servent à tout : nourrir les animaux

Nous rendons visite aux autorités locales. Interrogé sur le parrainage, l’édile nous envoi au centre social où il apparaît que le nom de certains enfants figurent sur plusieurs listes dont les nôtres. C’est que les orphelins sont légions, SIDA oblige, et les familles qui les recueillent profitent ainsi de dons qui font vivre toute la famille. L’enfant, lui, sert le plus souvent de domestique et gagne ainsi une “croûte” qu’il a déjà payée. Un seul avantage pour lui, il doit être scolarisé pour être parrainé.

Venues pour s’occuper de l’électrification de l’école, il nous fallait rendre une visite au bâtiment et à ses enseignants. Nous sommes accueillies avec de grandes démonstrations d’amitié et les discussions vont bon train. On nous apprend que la cantine de l’école est l’œuvre des écoles de Bondy en région parisienne qui permet l’achat de riz et paye les cuisinières qui préparent le “riz-sauce”, une énorme bassine de riz coloré d’un peu de tomates et de jus de poulet. Les parents ne doivent payer qu’une somme modique et fournir l’assiette à couvercle que rempliront les femmes. Certains parents ne peuvent pas toujours payer le repas de leurs enfants et ceux-ci doivent attendre toute la journée le repas de “tô” qui leur sera servi le soir. S’il n’y a pas de reste pour le déjeuner du matin, les enfants iront à l’école le ventre vide. On reconnaît ces enfants-là à leur attitude sommeilleuse en classe. Les deux classes sont surchargées de quatre- vingt élèves serrés par quatre ou cinq entre des bancs bien usés et des pupitres bien marqués. La discipline y est de rigueur et les enfants ne peuvent exprimer leur énergie que s’ils en ont -le travail qu’ils accomplissent tous dans leur famille les épuise souvent et le trajet pour l’école est parfois long de plusieurs heures-  et dans la cour de l’école.

Un de nos enfants parrainé a des problèmes aux yeux. Nous le menons à l’hôpital local. Le cabinet du médecin ophtalmologiste n’est qu’une case bâtie en dur et qui a dû être peinte il y a fort longtemps. Deux pièces dont une équipée d’un bureau. Mais aucun instrument d’examen hormis un microscope ! Nous repartons avec une prescription de pommade qui nous achetons à la pharmacie du coin,  sorte de comptoir poussiéreux. L’enfant a des soins pour quelques semaines, mais après ? Faute de vitamines, beaucoup sont victimes du yousondo, avitaminose grave, appelée ici “cécité crépusculaire”. Elle affecte la plupart des gens qui ne consomment pas suffisamment de mangues, ce qui est le cas dans les campagnes où les manguiers ne poussent pas naturellement.

Le 8 mars est la journée internationale de la femme. Le gouvernement a décrété un jour férié et recommandé aux hommes d’accomplir les tâches ménagères ce jour-là. Meeting, discours, conférences, réunions en tous genres font déserter les femmes de leur foyer sans que les hommes les ait remplacées dans leurs devoirs. Les sœurs de Saint Camille ont décidé de faire de  ce jour-là la journée du silence. Pas une parole ne doit être prononcée !

De retour à Ouagadougou par le bus -nous trouvons les “taxi-brousses” bien trop surchargés et dangereux – qui offre, pour le prix de la course,  une séance de sauna et un massage garanti, nous sommes invitées à passer un week-end dans la maison de campagne de Florence, une amie de mes copines. Elle travaille à la poste mais son mari semble avoir une place assez haute, dans une hiérarchie que je n’ai pas bien comprise. Leur “Mercédès”, non climatisée, doit nous prendre à quatorze heures, avec nos trois litres d’eau chacune pour supporter le voyage (recommandation de Florence). La voiture prend la piste, toutes vitres fermées pour cause de poussière. Sous le soleil, elle se transforme en cocotte-minute où nous mijotons durant plus de deux heures dans notre jus alimenté par nos bouteilles d’eau. Dans la brousse, des tourbillons de poussières s’élèvent parfois dans le ciel ondulant et se déplaçant en tous sens. Ce sont des “sorcières” qui naissent de la violente chaleur dégagée par le sol dardé de rayons. Ils sont parfois redoutables quand ils prennent de l’importance, balayant tout sur leur passage. Dans un gros bourg, un arrêt permet l’achat d’une douzaine de miches de pain. Je m’étonne de cette quantité, mais je comprendrais plus tard. Il fait nuit noire quand nous arrivons dans cette campagne. L’auto stoppée devant la maison, nous en descendons trempées de sueur de la tête aux pieds. Alexis, le mari de notre amie, tape dans ses mains, et aussitôt, un kyrielle de gamins arrivent, qui avec un seau, qui avec un jerricane, qui avec une bassine ou un broc vide. Un ordre bref, et toute la marmaille s’égaye dans le noir. Les enfants ne tardent pas à revenir, leurs récipients remplis d’eau posé sur la tête ou porté à bout de bras. Du plus petit au plus grand, ils déversent leur contenant dans deux énormes bassines posées dans le coin cuisine de la maison. Pour prix de leur course ils reçoivent les fameuses miches de pain et repartent comme ils sont venus.Nous, nous casseront une petite croûte avant de faire notre toilette aux sanitaires du jardin, sorte de S majuscule dont un côté sert de WC et l’autre de cabinet de toilette. Nos hôtes font l’inverse et rient de notre empressement à manger avant de faire notre toilette. Ils nous expliquent que le désert avançant, les marigots et étangs qui envahissaient l’autre côté de la route ont disparu.

Le lendemain est jour de cérémonie de deuil dans la famille. Le décès ne date par d’hier mais d’il y a plusieurs mois. Il n’est pas une mort complète comme chez nous, mais le passage de son esprit  -ou son double- dans un autre monde, ce qui ne l’empêche pas de communiquer avec les vivants. Depuis, d’autres décès ont eu lieu, ils profiterons de la cérémonie. Quand une famille perd  un des siens, elle doit confier le défunt à des personnes qui se chargent du corps jusqu’à ce que la famille ait les moyens financiers de payer une cérémonie et une sépulture. Les funérailles coûtent très cher car  la famille doit inviter amis, voisins et tous les autres membres de la famille. Il faut nourrir et héberger tout ce monde,  offrir des cadeaux de bienvenue, payer les officiants. Cette cérémonie a  lieu parfois plusieurs années après le décès. Elle n’est pas triste bien que ce soit une journée d’évocation :  musiciens, danseurs, animent la fête où se retrouvent des gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps. C’est aussi donc une journée de retrouvailles, de connaissances et de bavardages en tous genres. Les percussionnistes nous invitent à entrer dans la danse et je ne me “dégonfle” pas, sautant au rythme des tambours qui augmentent leur débit jusqu’à ce que je demande grâce. Une expérience inoubliable proche de l’envoûtement.

Avant de quitter la région, nos hôtes nous emmènent dans leur famille qui serait d’origine royale Gouroundsi. Le village que nous visitons ressemble à toutes les concessions -c’est ainsi que les hameaux aux cases groupées entre les greniers à mil se nomment- mais les maisons sont ici décorées de motifs géométriques noirs du plus bel effet. La terre, dont sont constituées les murs des  maisons regroupées autour de plusieurs cours, est comme cirée et luit au soleil. Certains murs sont passés à la chaux, rendant le contraste des dessins noirs plus évident encore. On remarque les escaliers faits de troncs d’arbres où sont taillées les marches, les murets bâtis en rond pour la cuisson dans les chaudrons, le “pilon” à sacrifice des animaux, le demi mur qui barre l’entrée des demeures à toute la volaille et autrefois aux ennemis. Dans la case où nous sommes invitées à entrer, une vieille femme fume un long calumet, assise sur un tabouret bas. Des chaudrons et calebasses sont empilés dans un coin, un bas flanc sert de couchette. Sur les terrasses des cases, le linge sèche, la réserve de mil attend. Tout est propre, balayé, rangé, comme pour une présentation touristique, mais si c’est le cas, nous ne le saurons pas.  Sous l’arbre à palabres qui devance le village, une photos de famille imprime nos pellicules. Nous en enverrons toutes les trois des exemplaires.

De retour à Ouagadougou, nous visitons le musée de la musique logé dans un bâtiment à l’architecture moderne et originale. Il explique que le type des instruments vient de son origine géographique : le nord désertique des nomades produit des instruments légers et transportables comme des flûtes, l’ouest boisé donne des membranophones (tambours faits de troncs évidés et recouverts d’une membrane de peau), le centre donne des xylophones fait de bambous et de calebasses.

Jean Luc nous a invitées à visiter à Laongo, le site de son symposium de sculptures. A même le sol, les artistes ont sculpté à coups de disqueuses, la roche qui affleure, lui donnant la forme d’un corps humain, d’un animal, d’un masque traditionnel. Les talents sont là, il n’y a pas de doute. Jean Luc travaille aussi non loin de chez lui des personnages de bronze qu’il a fondus : trois paysans binant le sol, plus vrais que nature. Et nous sommes allées voir, dans une banque, la statue d’un vieil homme de son œuvre. D’un réalisme époustouflant. Le plaisir de contempler ces beautés n’a pas de prix. Et lorsqu’on prend conscience des moyens dérisoires mis en œuvre pour les réaliser, on reste interdit. Les sculpteurs réalisent leur statue dans la cire puis la recouvrent d’un mélange de bouses d’âne et de terre mouillée avant de la laisser sécher. Plongée dans le four creusé à même le sol, la cire fond laissant  un vide qui sera remplacée par un amalgame de divers métaux de récupération fondus. Extraite de la terre, la statue doit être polie. Jean Luc est une remarquable personne, très déterminée. Au fonctionnaire qui lui refuse les crédits prévus pour le fonctionnement du groupe électrogène du site (destiné à alimenter les disqueuses des artistes), il dit “je suis rentré dans du granit, ce n’est pas votre chair humaine qui m’arrêtera”!

Nous retrouvons souvent Urbain à Ouagadougou. Parrainé par l’association et par des italiennes, il a réussi des examens d’infirmier et aimerait avoir une situation stable et rémunératrice. Il a de grands mérites car il est parti de la position d’un gardien de moutons pour arriver à force d’étude, parfois à la lueur d’un feu de bois, à avoir l’air de ses ambitions. Il trépigne d’être exploité par le gouvernement qui l’envoie pour trois fois rien faire des campagnes de vaccination. Il pleure de n’avoir pas d’appui pour un poste à l’hôpital et être préféré à des incapables mis en poste par piston. Nous ne pouvons que le présenter à des ONG qui œuvrent dans le médical, ce que  nous faisons.

Je gave mon appareil photo de souvenirs. Tous ne peuvent entrer par l’image. Je préfère les écrire pour ne pas les oublier.

LES MENUS DES RESTAURANTS.

Ils affichent “tous nos riz sont accompagnés de viandes” ! Peu de choix de plats. Soupe de poulet (morceaux de poulets nageant dans  un bol de  sauce et accompagnés de riz blanc), riz-sauce (riz blanc accompagné d’un bol de sauce dans lequel nagent un légume et un petit morceau de viande),  il y a peu de différence. Avec l’ami Clément, nous avons soupé, à la lueur du lampadaire du boulevard circulaire, de carpes du barrage grillées accompagnées de légumes grillés. Un délice brûlant (on mange avec les doigts). A l’”Oasis” où  nous déjeunons souvent en compagnie d’autres européens car les prix ne sont pas à la portée des burkinabés, je prend une omelette pour changer un peu. Des desserts : point, pas plus que d’entrée. Et pour boisson, de la bière locale ou des sodas, des  jus de fruit ou de l’eau. Je préfère oublier ce restaurant du quartier musulman, vanté par Clément, où je n’ai rien pu avaler.  Passé  le mur extérieur blanchi à la chaux, c’était un cloaque traversé par deux rigoles d’eaux usées, meublé de tables et bancs de bois luisants de crasse, où les femmes cuisinaient par terre  et servaient dans des bassines en émail un ragout qui m’écœurait. Les filles n’ont pas été malades après l’avoir ingurgité. Une chance.

LES SALUTATIONS

Entre copains, une grande envolée du bras. Les mains claquent, se retiennent , se séparent après s’être triturées des doigts. Les enfants et même les adultes nous saluent d’une génuflexion, tête baissée et main tendue. Je ne l’apprécie guère. Heureusement que nos amis nous accueillent avec de grandes embrassades sympathiques.

LES EXPRESSIONS LOCALES

Chorbiter veut dire imiter

Foncer, c’est partir. Progresser, c’est y aller, nuance!

Donner une semaine, c’est passer  une semaine

Etre dilaté c’est être extraverti (rétracté, c’est l’inverse)

Chosiner c’est faire quelque chose

Laver une pellicule, c’est la faire développer.

Un prix de Nassara est exorbitant (les Nassaras sont riches)

Lorsqu’on pose une question, la réponse se fait attendre, et un “bon” entendre, suivi enfin de la réponse. Et pour tous, “y a pas de problème”, consonnes mâchées, “R” roulés, syntaxe oubliée. Tous ne sont pas allés à l’école.

LES MOYENS DE LOCOMOTIONS

Tous nous font perdre quelques centimètres de colonne vertébrale, c’est sûr. Les taxis sont des véhicules déglingués, sans amortisseurs ni freins, ni pneus en bon état, et souvent sans batterie (les chauffeurs se branchent sur d’autres batteries des copains pour démarrer). Les pare-brises sont brisés, les phares aussi, les banquettes crevées.  Pourtant, ils roulent, entassent leurs clients autant qu’ils peuvent. Parfois, ils demandent à être payés d’avance pour acheter l’essence, cinq litre par cinq  litre ! Aucune voie ne porte de nom, seulement parfois un numéro, alors, il vaut mieux connaître son trajet pour circuler à Ouagadougou.  Les bus, eux, ont des lignes régulières et sont les plus rassurants des moyens de transport, mais pas les plus confortables.

Pour fêter notre départ, Jean Luc, rentré de son symposium, invite des amis et nous offre un repas de spécialités qui nous réconcilient avec la nourriture locale. Rien d’extraordinaire dans cette cuisine, mais des légumes frais bien préparés et des sauces dignes de ce nom. Son épouse que nous auront peu côtoyée tant elle est timide avec nous, et son petit garçon qui semble avoir toujours peur de nos peaux pourtant moins blanches qu’à l’arrivée, semblent mieux nous considérer. Une distance plus longue que celle de la terre à la lune nous sépare de ces gens parce qu’ils nous considèrent, à tort bien sûr, plus haut dans la hiérarchie humaine. Peut-être prennent-ils nos actions pour leur population pour des aumônes qu’on fait aux pauvres, et, du coup, se sentent-ils en position d’infériorité. Ce serait du racisme à l’envers, mais il est difficile de changer les mentalités. Nos aides  -si minuscules -n’ont rien de vénales si ce n’est qu’elles nous aident à mieux nous aimer nous-mêmes à force d’aimer les autres, surtout ceux qui sont très différents de nous.

De ce voyage au pays des “hommes intègres” -c’est la traduction de Burkina Faso- je n’aurais pas tout vu ni tout compris. Il est trop grand -280 000 m2 pour plus de dix millions d’habitants- pour un mois de voyage et j’aimerais bien y retourner avant qu’il ne perde complètement sa diversité, son authenticité. La gentillesse de ses habitants et leur honnêteté perdurera t’ elle au milieu des difficultés économiques ? Je crains pour eux des transformations qui leur feraient perdre leur caractère. Ils ont heureusement pour eux un pays qui n’a guère de ressources. Mais les hommes sont malins et se servent de ce pays pour le passage d’armes d’un pays à l’autre, en payant des droits aux gouvernants qui n’en reversent pas de bénéfice à la population. Une question que je me pose car elle traverse toutes les frontières : y a t’ il de la consommation de drogue par les burkinabés ? Je n’ai pas de réponse à cela.

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Samedi, juin 20, 2009

LA NORVEGE EN CAMPING CAR

Après l’émotion -toute relative pour moi- de passer le cercle polaire où il faisait un froid….polaire, nous avons grimpé les lattitudes pour emprunter à BODO un ferry qui nous a débarqué aux Lofoten. A  l’embarquement, les “dents de la mer” se profilaient à l’horizon. Quelque peu effrayantes ces pointes de montagnes qui surgissaient de la mer ! Y aurait-il assez de place pour faire rouler deux camping car ? Et bien oui ! et pour passer la nuit, aucun souci : il y des espaces partout. Dans un décor fantastique de hautes montagnes enneigées et au bord de la mer bleue, au milieu des petites maisons rouges ou blanches ou ocre, au bord des petits ports naturels, on se promène. On y passerait sa vie dans ce pays où tout n’est que régal des yeux. Mais nous avons décidé de ne pas prolonger jusqu’au Cap Nord ce beau voyage. A Tromso, nous mettrons le cap sur la Suède pour retrouver, plus au sud, de véritables nuits. Ici, il fait jour……….. toute la nuit !
A bientôt donc.
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Mardi, juin 16, 2009

LA NORVEGE EN CAMPING CAR (suite)

Où est été-t’ai-je ? En tous les cas, nous sommes à Trondheim et il y fait un froid polaire. Le soleil se couche t’il ? On l’ignore : il fait grand jour à minuit comme à 5 h du mat. Et nous sommes encore à 1600km du Cap Nord. Prochaine étape : les Lofoten via le bateau que l’on prend à Bodo. D’ici quelques jours car nous allons à l’allure d’escargots. Hier nous étions à Kristiansund. Le dimanche, il n’y a pas âme qui vive dans les rues. Nous avions traversé la “route de l’Atlantique”sur la …mer du Nord pour l’atteindre, après avoir essayé de voir l’”église des trolls”, une caverne à 1h 30 de marche dans la montagne (2 des 3 garçons l’ont atteinte et les filles ont capitulé à 20mn du sommet). Il nous aurait fallu beaucoup plus d’équipements et de temps. A par cela, nous passons notre temps dans les ….tunnels ! (par dizaines et sur des dizaines de km) ou sur les bacs (plusieurs par jour). Ce pays est troué comme une vieille chaussette ! Si on lui enlève les montagnes et les lacs ou les fjords, il ne reste rien. Je me suis demandé s’il y avait des montagnes parce que les norvégiens creusaient des tunnels ! ! ! Partout des fermes peintes en rouge, des maisons peintes en blanc, des forêts de sapins verts et des champs d’herbes vertes. Des lupins roses ou violets sur les bords de routes, des moutons et des chèvres, mais des jeunes filles “plus-blondes-que-ça-tu-meurs” ou des rennes, jamais ! Côté “bouffe”, entre les saussisses et le porc ou le poulet en morceaux, peu de choix. On a découvert les Kantines : des selfs où on mange bien et pas cher. Mais il y en a peu et que dans les grandes villes. Je ne vous ai pas raconté la super balade que nous avions faite à Flam ? Un train nous a fait traversé la montagne sur plus de 20 km et nous sommes redescendus (800m de dénivellé) à pied et nous extasiant sur les cascades et les torrents. Nous avons touché aussi un glacier. Bien fondu le pôvre !. Mais nous n’avons vu que le bord. L’appareil photo crépite, sauf celui de Georges qui n’a pas apprécié un bain dans la cuvette des WC à Bergen. Pour lui, le voyage s’est arrêté là ! Pour nous, il se poursuit, avec de l’Aquavit dans les soutes. A bientôt donc.
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Dimanche, juin 7, 2009

LA NORVEGE EN CAMPING CAR (SUITE 2)

désolée, mais il ne nous est rien arrivé depuis la dernière fois. On est toujours déçus de  ne pas avoir vu de rennes. Les moustiques aussi sont absents…..On a passé en revu tous les phares de la côte, été impressionnés par les rochers roses de Dalane, et, une passé une bonne journée : dans le Lysefjord en bateau. Tout au bout, on a fait connaissance avec une Lyonnaise qui y tenait un camping. Depuis le bateau qui parcourait le très étroit fjord, on a pu voir le Prekestolein, un rocher qui s’avance de 25 m au dessus et à 700m de l’eau, et vu aussi ce caillou coincé entre deux falaises et sur lequel les gens se font photographier au-dessus du vide BRRRRRRRRRRRRRR. Lundi, nous irons DESSUS le Prekestolen avec les amis que nous attendons ici, à Stavenger, et qui arrivent lundi soir. Jusqu’à présent, nous avons eu du beau temps mais du vent du  nord. Cet aprèm, il pleut ! Je termine mon récit et je s ouhaite un très bon anniversaire à ma grande fille chérie (40 ans aujourd’hui : ça ne me rajeunit pas non plus !).  Côté connexions, vous m’excuserez, mais on y arrive rarement. Mon ordi y renacle et je suis sur celui de Jacques. Ayant oublié nmon mot de passe Orange, je ne peux consulter mes messages sur un autre ordi que le mien. Je pense bienn à vous tous quand même.
Posté(e) par Pat à 14:50:54 | Permalien | Aucun commentaire »

Vendredi, juin 5, 2009

la norvege en camping car

suis au fond d un trou . au fond du fjord de Lysefjord et trouve un ordi . super mais juste le tps de vous dire que tout va bien et que nous poursuivons le voyage en….bateau: demain nous reprenons le “bobil” camping car en norvegien. A plus tard nous qui pensons a vous……..
Posté(e) par Pat à 13:39:15 | Permalien | Aucun commentaire »

Samedi, mai 30, 2009

La Norvège en camping car

bonjour, que les jours passent vite ….Que du bonheur; Il fait beau, les balades sont dans un superbe décor et l on mange bien. Aux étapes, on dort comme des bébés; Il n y a que l ordinateur qui me pose des problèmes, Je n ai pas mon cahier sur moi pour vous décrire et mes photos sont sur mon ordinateur, alors vous attendrez que je rentre pour vous régaler aussi, Nous avançons doucement vers Stavanger en profitant du paysage car dès que nous aurons réceptionné nos autres amis, on va cavaler vers le nord et les Lofoten car ils ont moins de temps que nous pour profiter de ce beau pays.
Posté(e) par Pat à 13:34:30 | Permalien | Comments (2)